Sa sentimentalité était cruelle jusque dans le rêve. Comme d’autres songent à des barques qui emportent des amants enlacés, à des échelles de soie où se balancent d’adroits Roméos, elle aimait à se figurer des carnages et à se voir, à l’heure où la nuit descend sur les champs de bataille, couchée dans l’herbe teinte de sang, orgueilleusement souriante à l’étreinte brutale du vainqueur.

Pourtant, des imaginations aussi abominables et aussi puériles lui faisaient honte, parfois, et elle consentait à baiser les mains d’un vainqueur métaphorique, d’un pacifique athlète. Au fond, elle voulait surtout être gagnée comme un prix, être décernée comme une couronne : un objet aussi remarquable que Mélibée ne pouvait appartenir au premier venu : il lui fallait le « par droit de conquête ».

Ah! qu’elle eût aimé ces tournois où deux chevaliers combattaient souvent jusqu’à la mort, et quelle anxiété à se demander : lequel va mourir et lequel va être mon maître? Souvent, elle avait songé à organiser quelque féroce duel entre ses prétendants, mais l’imagination lui manquait et, faute d’expérience, ses inventions n’aboutissaient qu’à de minuscules querelles, bientôt apaisées.

Cependant, la ferveur de son sang la pressait de conclure ; obscurément, elle prévoyait le moment où elle deviendrait la proie presque volontaire d’une habile audace, — et c’est ce qui arriva.

On ne recevait dans la maison que des lauréats, que des gens primés, ayant le droit, comme les veaux de concours, de porter le flot de rubans et la rose en papier doré ; celui qui courba sous son genou la fière Mélibée était donc un lauréat, mais de l’espèce la plus médiocre, un lauréat dérisoire et asinaire, un lauréat dont on devrait, par pudeur, taire le genre de triomphes ; un lauréat, enfin, de la littérature neutre et de l’art châtré.

Ce jeune homme sans scrupules entreprit la séduction de Mélibée par le jeu des réticences. Il lui contait des histoires passionnantes qu’il arrêtait net, ajoutant : « Quand vous serez mariée, vous saurez la suite. » Ou bien, il lui présentait le mariage comme un incommensurable abîme de félicités, un océan infini de délices sans cesse renouvelées, et il insinuait que la plupart des divorces ont pour cause l’inaptitude de certains êtres à supporter des plaisirs excessifs, des joies dont l’amplitude va jusqu’à la douleur exquise. Il expliquait tout cela en termes beaucoup plus galants et beaucoup moins voilés, si bien que Mélibée finit par lui confier le soin de la guider vers le paradis.

Ils furent mariés, et les portes du ciel s’entr’ouvrirent à peine. Mélibée apercevait les splendeurs de la cité lumineuse, mais l’espace d’une seconde, et la nuit retombait sur son cœur. Elle demanda des explications : on lui donnait toujours les mêmes. Elle se fâcha : ce fut la nuit complète et sans éclairs. Se sentant dupée et trahie, elle s’abandonna aux cuisantes caresses du désespoir, elle pleura, elle cria, mais en vain, car il lui manquait le mot magique par quoi cède l’entêtement des portes du ciel.

Il lui manquait d’avoir suivi sa nature : elle s’était trompée de chemin. Alors Mélibée revint à ses anciens rêves, aux bras sanglants qui s’ouvrent pour éteindre la femme conquise, et son mari lui fit horreur.

Heureusement, il était jaloux. A cette découverte, Mélibée éprouva quelque joie, car une femme de son caractère trouve toujours moyen de se débarrasser d’un mari jaloux. Son plan était aussi simple que ses espérances étaient vastes et compliquées, car elle prétendait utiliser très sérieusement cet inutile mari et faire servir sa disparition à la réalisation même du rêve de toute sa sentimentale jeunesse.

Elle avait sous la main le combattant qui devait mourir, le gladiateur dont la poitrine devait être écrasée par le pied d’un impitoyable adversaire : il ne restait plus qu’à trouver l’adversaire, — le vainqueur!