Il fallait un homme fort et adroit et que cet homme devînt assez amoureux pour être imprudent ; il fallait une aventure telle que son mari fût obligé de se battre ; il fallait, non seulement un évident commencement d’adultère, mais encore une insulte publique, une offense préméditée.

Avec une diabolique habileté, elle organisa toute l’affaire. Un ami de son mari fut le partenaire et l’adversaire choisi ; comme Mélibée était assez désirable, quelques menues avances eurent raison de son amitié. Le reste était facile. Quand Mélibée se fut promenée trois jours de suite avec un étranger, vers la tombée de la nuit, dans les petites rues de son quartier, sous les regards haineux des bonnes, le quatrième jour, son mari se dressa tout à coup, sorti d’une porte cochère.

Tout se passa convenablement, aussi discrètement qu’une rue permet d’être discret ; des témoins se firent quelques réciproques visites et, un matin, deux petites caravanes se rencontrèrent en une île charmante, égayée par les premiers rayons de l’aurore et par le chant des oiseaux.

O Mélibée, pendant que les épées cliquetaient, là-bas, dans l’île charmante et gaie, quels moments délicieux tu passas à rêver et quels rêves émouvants! Tu suivais en pensée toutes les phases du duel et ta pensée voyait tout : les feintes, les reculs, les parades, la sérénité des témoins! Tu voyais tout, mais voilà qu’un nuage inattendu enveloppa ta vision ; tu sais qu’un des deux est touché à mort, mais lequel?

O Mélibée, tragique incertitude! Lequel? Si celui que tu as choisi pour vaincu allait rentrer et te dire : « L’autre ne reviendra pas! » Si le mari que tu méprises surgissait devant toi, les bras tendus vers toi?

Lequel? Mélibée n’essayait plus de penser. Debout, dans une pose de résignation joyeuse, elle attendait son maître, celui qui l’aurait conquise par le sang, celui qui lui donnerait la joie d’appartenir au vainqueur.

La porte s’ouvrit. Son mari entra, disant :

— Il y a eu mort d’homme.

Alors, Mélibée tomba à genoux, et ses yeux criminellement beaux disaient au triste gladiateur l’admiration de la femme, le désir de la femelle, la soumission de l’esclave.

LA VIERGE AUX PLATRES