Madame la marquise faisait alterner : elle préférait les quadrilles sur le violon et les valses sur le piano.

— Jouez-nous donc, dit-elle négligemment, le Quadrille sicilien.

L’évocateur entama l’introduction, les couples se placèrent en vis-à-vis et, au point d’orgue, voilà qu’ils s’avancent, se mêlent, se saluent, — et d’entre le murmure doux des robes froissées, un petit rire s’élève, s’égrène, s’éperle : la vieille marquise le reconnaît, — c’est le sien d’il y a soixante ans!

Bal de cour, le premier grand bal où elle parut, plus émue que le néophyte pour qui se déchire le voile d’Isis. Ce soir-là, elle inaugurait vraiment son âme de vierge civilisée, elle la conduisait au baptême : s’entendre dire qu’on est plus jolie que « toutes les autres », — quelle bénédiction comparable à celle-là, et quelle bénédiction aussi efficace à insinuer en un doux petit cœur l’amour et la pitié de son prochain? Comme elle leur offrait volontiers, à « toutes les autres », l’orgueilleuse compassion de ses regards heureux, de son sourire de reine!

Après les compliments, les déclarations, — d’exquises phrases de romance, des murmures d’une douce musique, aussi douce en vérité qu’une mélodie de Marcailhou! Songez que tous ces jeunes gens vous affirment sérieusement que vous pouvez, d’un mot, édifier le palais de leur félicité! En a-t-on jamais dit autant à « une autre », depuis le commencement du monde, ou du moins depuis qu’il y a des bals de cour et des robes décolletées? Un seul mot — lequel? Il vaut mieux le taire, car il est dangereux, et dès qu’on l’a proféré, on est prise, ce qui est bien moins amusant que de prendre soi-même.

Cependant M. le professeur a épuisé les figures du Quadrille sicilien ; les ombres s’arrêtent avec la dernière note du galop, et, désenlacées, s’évanouissent.

— Monsieur le professeur, jouez-nous la valse des Saules.

Ceci est presque grave. L’initiée, devenue hiérophante, a joui des mystères et en a partagé les secrets avec un compagnon choisi, — mais pour être complète et vraiment femme, il lui faut la certitude du mensonge réalisé. Ce n’est qu’après avoir trompé qu’elle atteint à l’épanouissement absolu, à la véritable conscience, à la liberté. La valse des Saules fut le prélude de cet affranchissement, qui s’opéra en trois phases : un baiser sur l’épaule, contre lequel on ne protesta pas ; une demande de rendez-vous, à laquelle on répondit ; le rendez-vous lui-même, simple formalité, puisque l’adultère était déjà réalisé en intention.

De ces trois phases, la plus agréable au souvenir, c’était sans aucun doute celle du baiser sur l’épaule, sensation inattendue et nouvelle ; — et puis le reste s’était répété tant de fois dans le cours des années!

Embarqué sur la valse des Saules, l’extravagant professeur pouvait naviguer des heures entières : le bateau descendait lentement ou furieusement le long d’un fleuve indéfini qui se jetait dans un autre fleuve et n’arrivait jamais, même après d’innombrables ramifications, à déverser ses flots d’harmonie dans l’océan du silence. La marquise fut obligée d’interrompre ; elle le fit avec politesse et presque avec grâce.