— Je l’espère bien, dit Phocas.
Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta :
— Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer ; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table ; s’il est ignorant, instruisez-le ; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour lui… Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme un ciel matinal ; il vient sur la mer, et les vagues s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour de lui et lui font un cortège d’amour… Il vient, je le vois! Il a les yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique d’allégresse ; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante… Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous… Aimez, aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir…
Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus ; Amasius aurait voulu entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie ; mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, et il fit l’effort de dire :
— Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas… J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que mon centurion vénère comme un dieu… Tu seras mon Socrate… Oh! que tes paroles m’ont fait de bien… Jamais je n’avais entendu de pareilles choses…
Il se tut ; puis faisant un nouvel effort :
— Et ce Phocas?
Le pauvre jardinier se leva et dit :
— Je suis Phocas.