Quand j’eus fait ma toilette, en une vaste chambre, aux menaçantes tapisseries, dragons et chimériques animaux, contre lesquels luttaient des chevaliers armés de lances longues comme des rayons d’étoiles — M. de V… revint me prendre, et nous redescendîmes au salon, où Mme de V…, aussi blanche de visage que de cheveux, semblait se mourir dans un fauteuil. Emérence, près d’elle, se penchait sur un métier à tapisserie, et trois grands épagneuls fauves dormaient en rond sous le haut manteau de la cheminée.
Mme de V… répondit à mes compliments par un sourire malade et des paroles si faibles que je ne les entendis pas ; Emérence, à notre entrée, s’était levée, repoussant assez brusquement son métier à tapisserie, et elle m’avait tendu la main, en me regardant avec de grands yeux bruns, très joyeux, mais très mystérieux. Elle était grande, pâle, un peu forte, pleine de vie, mais fatiguée par une existence claustrale près de sa mère infirme : elle paraissait un peu plus âgée qu’on ne m’avait dit et n’avait nullement l’apparence d’une jeune fille. Comme du premier abord elle m’avait plu, j’eus, à cette impression, un soudain petit serrement de cœur et je me demandai si mes bonnes tantes n’avaient pas été mal informées, — si Emérence n’était pas mariée! Puis, rougissant de ma stupidité, car un mariage est ce qui s’ignore le moins, je conclus qu’après tout « l’air virginal » était assez indifférent et qu’une fille de la beauté d’Emérence n’avait pas besoin, pour me séduire, de ce piment vulgaire.
Pendant le dîner et la soirée, tout en me faisant le plus spirituel possible, tout en parlant à mon tour et même davantage, car un étranger doit se faire connaître pour ne pas désobliger ses hôtes, j’observai Emérence et bientôt je fus conquis. Non seulement je la trouvai « digne de moi », comme le désiraient mes tantes, mais je me demandai avec anxiété si elle me trouverait digne d’elle ; mes idées d’autorité et de commandement perdaient de leur force et j’aurais obéi, pour gagner l’amour d’Emérence, à ses ordres les plus absurdes.
Pour distraire Mme de V…, nous fîmes une partie de nain jaune. Emérence gagna beaucoup de jetons d’ivoire et de médailles de vermeil, que son père lui racheta avec des monnaies moins rares qu’il tirait volontiers d’une grande bourse de peau de daim ; elle s’amusait, elle riait, elle me lançait des apostrophes ambiguës :
— Mon cousin, gagnez donc à votre tour! Gagnez-moi donc!
Ce n’était peut-être ambigu que dans mon imagination, mais j’étais tout à fait heureux de pouvoir me flatter de ne pas lui déplaire.
Quand les bougeoirs furent allumés, Emérence me dit :
— Mon cousin, tous les matins, je vais cueillir les fruits aux espaliers, avant que le soleil ne les ait déveloutés ; il n’y a que moi qui puisse faire cela. Voulez-vous m’accompagner demain matin? A sept heures, sur le perron.
— C’est que nous chassons demain, hasarda M. de V…
— Vous chasserez une autre fois, dit Emérence. Il faut qu’il voie les espaliers. Les pêches sont belles comme des anges.