Je ne savais que dire, je la suivais, les yeux baissés ; je tremblais à mon tour.
— Vous tiendrez le panier, sans le secouer, comme cela.
Elle paraissait plus calme, depuis son brutal aveu. Tout en cueillant les pêches elle continua :
— L’histoire, tout le monde la sait, excepté vous et vos tantes ; si vous ne l’entendiez pas maintenant vous l’entendriez après — et vous ne me le pardonneriez jamais. Quand vous la saurez, vous fuirez, après quelques jours accordés à la politesse, — et vous ne songerez plus à moi. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience ; je continuerai, tant que durera ma triste jeunesse. L’histoire? Qu’elle est sotte et vulgaire. Il y a six ans, j’avais dix-huit ans, je fus fiancée à M. de B…, qui était mon ami d’enfance : je l’aimais beaucoup, on nous laissait trop libres ; j’avais en lui une confiance absolue : il abusa de moi, s’absenta et ne revint jamais. Deux ans plus tard, nous apprîmes qu’il était déjà marié, dans je ne sais quelle colonie. Il est mort depuis. Cependant, j’avais un enfant, — et je l’ai toujours, — un enfant sans nom, que j’aime et qui fait ma honte. Voilà l’histoire d’Emérence de V…, — qui cueille des pêches avec son cousin pour la première et la dernière fois.
— Vous vous trompez, Emérence, dis-je violemment. Je suis assez riche pour n’être pas accusé de trafic ; je suis plus riche que vous, j’effacerai votre honte et vous ferez ma joie. Donnez-moi votre main.
Emérence, qui était debout devant moi se mit à pleurer silencieusement ; deux gros ruisseaux de larmes tombaient sur ses joues pâles. Je la laissai pleurer ; elle devait pleurer ; les pleurs qui coulaient sur ses joues pâles obstruaient son cœur depuis trop longtemps : elle devait pleurer.
Ensuite, elle me regarda avec une anxiété de ressuscitée et ses grands yeux bruns, tout mouillés, me demandaient si je n’avais pas menti, moi aussi ; mais je m’approchai d’elle et je lui dis :
— Puisque nous sommes fiancés, Emérence, laissez-moi baiser vos mains.