— Tais-toi, je t’aime.

Elle s’entoura le cou des bras dociles de Baudoin, qui, ses lèvres pressant les lèvres de Danielle, songeait obscurément :

— Je suis, pour jamais, l’esclave de cette femme.

L’AMATEUR

C’était un silencieux, l’homme d’une passion, celui dont la vie a un but et n’en a qu’un.

Amateur, mais exclusif et cruel, doué d’yeux de rapace et de mains félines, il avait une façon unique de regarder l’objet de sa convoitise et une façon unique de l’agripper, — le coup d’œil de l’épervier et le coup de patte du chat. Sa passion : les estampes. Il les voyait à travers les cartons, à travers la reliure des albums, à travers la porte des armoires, et quand on lui avait ouvert le carton ou l’armoire, il avançait, d’un geste net, la main, et prenait.

Les marchands d’estampes l’aimaient beaucoup, car il manquait de ce genre d’astuce par quoi un collectionneur voile sous l’indifférence ou même sous le dédain le tremblement de son désir. Avec lui il n’y avait guère de marchandage ; ses yeux, ses mains disaient trop clairement : Je veux cela, je le veux, je le veux! — et, le prix proféré, il payait et emportait.

Sa profession était à peine soupçonnée. On le croyait (c’était vrai, comme on le sut à sa mort), chef de bureau dans un ministère et, par surcroît, personnellement riche, mais à toute question, à toute allusion, il demeurait muet. Son nom, qui eut permis toutes les enquêtes des curieux, était inconnu. Jamais il ne s’était fait porter ses achats à domicile. Les estampes qu’il avait choisies entraient aussitôt dans un carton démesuré qui l’attendait dans une voiture, et lui-même disparaissait bientôt, ayant à peine ouvert la bouche.

Entre eux, les marchands et les commis l’appelaient M. Amateur, — et ce nom semblait lui convenir essentiellement. C’était, en apparence, le type de l’amateur égoïste et farouche, et rien de plus ; le modèle, peut-être abominable, mais complet et parfait, du jouisseur solitaire, de celui dont la fornication s’abuse sur des matières inertes, douées de la seule vie que leur donne le désir. M. Amateur était cela, mais aussi quelque chose de plus, — et même quelque chose de fort différent.

En réalité, la passion de cet homme était la haine de l’art. Il n’achetait des estampes que pour les torturer, et torturer en elles l’art et tous les artistes. Son gynécée était une chambre de supplices : il tenaillait une fois par semaine, le dimanche.