« Le char de l’État est entravé dans les flots d’une mer orageuse », cela fut dit à la tribune, tandis que la phrase où ce même char « navigue sur un volcan » est une invention d’Henry Monnier : on voit combien elle était inutile. « C’est en vain, crie un orateur, que nous ferons une bonne constitution, si la clef de la voie sociale nous manque. » Cormenin, qui avait de la verve et aucun sens littéraire, écrivait ainsi : « Par la trempe étendue et souple de son esprit, il jette de vives lumières sur toutes les questions », ou bien : « J’ai modéré le feu de mes pinceaux. » Il fit un tel abus des « lambris dorés » qu’on lui attribua cette petite création ridicule[213]. Que de « parfums inouïs », que de « rougeurs candides », que de « voix visiblement émues » ! Presque tout le théâtre de Casimir Delavigne, d’Émile Augier, de Ponsard est rédigé dans ce style, qui est aussi celui des Janin, des About, des Méry, des Feuillet. « C’était, dit About, comme un roseau fêlé qui plie sous la main du voyageur. » Ici le copiste a mis une date au bas de sa sottise ; elle est certainement contemporaine de la vogue du « Vase brisé ». Méry s’écrie avec feu : « Un cri de désespoir, un cri surhumain et corrosif comme un tamtam ! »

[213] Il semble bien cependant que l’extravagance d’un Cormenin soit moins pénible que la correcte platitude de tant d’écrivains estimés. Je relève dans les quinze premières lignes du feuilleton d’un homme qui, toutes les semaines, se fait le juge de la littérature, ces expressions : « Un gouvernement sans gloire et une paix sans dignité. — Se consolaient de leur misère présente en songeant aux splendeurs du passé — Effort surhumain — Univers émerveillé — la magnificence de ces souvenirs — vulgarité régnante — chambre servile, etc. » C’est l’union parfaite du cliché et du lieu commun, — d’où l’impression inattendue de convenance et de correction. Le genre admis, s’il était possible, il n’y aurait rien à reprendre.

Il ne faudrait pas d’ailleurs presser trop étroitement les métaphores qui se gonflent, souvent avec trop d’orgueil, dans les meilleurs styles. L’absurde est partout. Nous vivons dans l’absurde. Soyons donc indulgents pour nos plaisirs et goûtons dans les images nouvelles ce qu’elles ont de beau, leur nouveauté. L’homme est ainsi organisé qu’il ne peut exprimer directement ses idées et que ses idées, d’autre part, sont si obscures que c’est une question de savoir si la parole trahit l’idée ou au contraire la clarifie. Aucun mot ne possède un sens unique ni ne correspond exactement à un objet déterminé, exception faite pour les noms propres. Tout mot a pour envers une idée générale, ou du moins généralisée. Quand nous parlons, nous ne pouvons être compris que si nos paroles sont admises comme les représentantes non de ce que nous disons, mais de ce que les autres croient que nous disons ; nous n’échangeons que des reflets. Dès que le mot et l’image gardent dans le discours leur valeur concrète, il s’agit de littérature : la beauté n’est plus tout entière dans la raison, elle est aussi dans la musique.

Proscrit de la littérature, le cliché a son emploi légitime dans tout le reste ; c’est dire que son domaine est à peu près universel. Figurons-nous la même langue parlée dans l’univers entier, — sauf dans la république d’Andorre.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

[Page 18.]Renonculacées a plutôt été tiré directement de renoncule.

[Page 20.] — Sur ce que le français doit au latin scolastique, voir l’introduction du Dictionnaire général de Hatzfeld et Darmesteter.

[Page 32.]Céphalalgie. Les Grecs, qui avaient ce mot, l’écrivaient κεφαλαργια, ce qui est beaucoup moins difficile à prononcer. Le gréco-français raffine sur le grec classique. Les dictionnaires donnent la forme étymologique ; céphalargie est cité par Max Muller, qui le compare à léthargie (Nouvelles leçons, I, p. 225 de l’édition française), à propos des changements de l en r.

[Page 34.] — La formation de l’impératif a donné une quantité de surnoms devenus des noms propres, dont Boileau, Boivin sont les types.

[Page 39.] — Les anciennes sages-femmes avaient un vocabulaire anatomique d’une incroyable richesse ; rien que pour les détails des organes qui étaient leur domaine, on a relevé, sans toutefois pouvoir les clairement identifier, les mots suivants, de vieux et bon français : les barres, le haleron, la dame du milieu, le ponnant, les toutons, l’enchenart, la babole, l’entrepont, l’arrière-fosse, le guilboquet, le lippon, le barbidaut le guillevard, les balunaux, etc. (E. Brissaud, Expressions populaires.)