Parmi les mots récemment obtenus par dérivation, il en est de mauvais, mais qui le sont surtout à cause de leur inutilité. Un mot de forme française et qui répond à un besoin est presque toujours bon. Je puis partager l’émoi que cause émotionner à M. Deschanel, mais arrestation ne me trouble pas, parce que je ne saurais le remplacer par rien. Il me serait difficile, malgré le désir de M. Deschanel, d’utiliser imprimer dans tous les cas où impressionner me vient sous la plume ; imprimer est meilleur et possède un sens concret[114] qui lui donne plus de force dans la métaphore, mais vraiment : « Ce spectacle m’a impressionné », si cela peut se traduire par « ce spectacle m’a ému », cela n’a jamais pu, à aucun moment de la langue, se dire par « ce spectacle m’a imprimé ». Malgré les citations de M. Deschanel, ni Molière ni La Bruyère n’ont employé imprimer au sens d’impressionner ; l’un et l’autre lui donnent le sens purement latin de « frapper » et ne l’emploient qu’avec un adverbe : « … si bien imprimé » ; « le plus fortement imprimés ! » Dans les deux phrases citées par M. Deschanel, frapper le remplacerait fort bien ; impressionner le remplacerait fort mal.

[114] Impressionner a d’ailleurs pris un sens concret dans la photographie, où il serait malaisé, même à M. Deschanel, de le remplacer par imprimer.

L’Académie n’admet pas l’animation des rues, mais l’opinion linguistique de l’Académie n’a pas de valeur pour le présent, puisque son dictionnaire représente déjà le passé, quand il paraît ; ensuite, nul concile, même académique, ne saurait prévaloir contre l’usage. Que M. Deschanel condamne des innovations telles que pourcentage, épater, terroriser, bénéficier, différencier, socialiser, méridional, cela surprend, car tous ces mots sont du français véritable et tous répondent à un besoin réel, même terroriser, qui semble avoir un sens plus actif, plus décisif, peut-être à cause de sa nouveauté, que effrayer ou épouvanter. En est-il de même de clamer, de perturber, de ululer, et de tout le groupe des latinismes récemment introduits dans la langue ? C’est assez douteux, car il ne faut demander directement au latin, grenier légitime de la langue française, que des mots réellement utiles et que nos propres ressources linguistiques ont été impuissantes à imaginer.

M. Deschanel signale enfin quelques déformations réelles ; elles sont vénielles. Sans doute herboriste est la corruption d’arboriste ; sans doute il peut sembler fâcheux qu’on ait confondu confrairie et confrérie, palette avec poëlette, chère avec chair, que le féminin de sacristain soit sacristine, qu’ornement ait donné ornemaniste et fusain, fusiniste, et que, dans le vocabulaire des injures politiques, on oublie, en écrivant salaud, que le féminin de cette délicieuse épithète est salope, mais avant de condamner des formes qui, malgré les grammairiens, se permettent de dévier un peu de la logique apparente, il faudrait peut-être les examiner avec quelque minutie et quelque bienveillance. On découvrirait alors que fusiniste et ornemaniste, par exemple, étant des formations orales, apparues à une époque où la langue prononce identiquement in et ain, an et ent, ne pouvaient prendre, en se dérivant, une prononciation que ne contiennent pas leurs radicaux ; l’aspect de ces deux mots décèle leur origine, qui est récente et populaire. Des professeurs eussent forgé ornementiste, comme ils ont forgé goncourtiste, qu’ils opposent à goncouriste, forme vraie puisqu’elle est la seule qui ne déforme pas la sonorité du radical. De fusain ils auraient fait fusainniste, mais comment marquer la nasalisation de ain ? Fusainniste, c’est fusainiste, lequel tend à fuséniste, lequel était destiné à devenir fusiniste, selon la gamme implacable a e i o u. Il est possible que le mot actuel ait passé par ces diverses étapes, lentement ou rapidement ; nous n’en savons rien. Quant au mot sacristine, il est probable qu’il vient de sacristie et non de sacristain. Tout cela d’ailleurs est insignifiant et il semblera puéril d’indiquer que salope est un substantif et salaud, un adjectif, et que, loin d’être le masculin et le féminin l’un de l’autre, les deux mots semblent d’origine différente[115].

[115] Le dernier chapitre du livre de M. Deschanel est une petite excursion étymologique qui ne semble pas toujours très heureuse. On ne peut vraiment lui concéder que exaucer vienne de exaudire ; bal, pompe et marmot du grec βαλλω, πομπη, μορμω. Le grec classique n’a rien donné directement et n’a rien pu donner au vieux français. Contre-danse n’est pas la corruption l’anglais country-dance, — au contraire. Gosse n’est aucunement l’apocope du mot problématique bégosse. Gosse est l’abrégé de gosselin et cela est tellement évident que son féminin, demeuré intact, est gosseline. « Le mot budget est notre ancien mot pouchette, bougette » ; nullement ; pouchette et bougette sont deux mots très différents : l’un est venu en français de l’anglo-saxon pocca, poche, pouche, pochette, pouchette ; l’autre est le latin bulga qui a fourni bouge, bougette, et ce dernier mot, au sens de sac, bourse, magasin, trésor, est entré légitimement en anglais avec le dialecte normand. Le verbe bouger est d’une autre famille : il est né du latin bullicare, pendant que bullire donnait bouillir. Tout cela est bien élémentaire, mais l’histoire des mots a son importance et contient sa philosophie, quand elle est exacte.

M. Deschanel demande : A quoi sert baser, puisque l’on possède fonder ? « S’il entre, je sors », dit Royer-Collard, quand on discuta la venue au dictionnaire de ce verbe excellent et de forme élégante. Voilà une parole et un geste que nous ne pouvons plus comprendre. Royer-Collard ne savait pas que beaucoup des mots dont il protégeait l’aristocratisme contre cet intrus ingénu n’étaient eux-mêmes que des parvenus que le XVIIe siècle avait méprisés. Le Dictionnaire néologique de l’abbé Desfontaines raille comme prétentieux, ridicules et outrecuidants, une quantité de mots alors nouveaux dans le bel usage. L’opuscule est précédé d’une lettre de Jean-Baptiste Rousseau qui est curieuse parce qu’elle est éternelle comme la plainte du vieillard : « Il règne aujourd’hui dans le langage une affectation si puérile, que le jargon des Précieuses de Molière n’en a jamais approché. Le style frivole et recherché passe des Caffés, jusqu’aux tribunaux les plus graves, et si Dieu n’y met la main, la Chaire des Prédicateurs sera bientôt infectée de la même contagion. Rien ne peut mieux réussir à en préserver le Public, que quelque Ouvrage qui en fasse sentir le ridicule : et pour cela il n’y a autre chose à faire que de lui présenter, dans un Extrait fidèle, toutes ces phrases vuides et alambiquées, dont les nouveaux Scudéris de notre temps ont farci leurs ouvrages, même les plus sérieux. » On n’est pas très surpris en lisant ce dictionnaire d’y trouver voués à la réprobation des honnêtes gens des mots tels que : Agreste, amplitude, arbitraire, assouplir, avenant ; « aviser, pour dire découvrir de loin, est un mot bas et de la lie du peuple » ; broderie, coûteux, coutumier, découdre défricher, sont tenus pour des termes incompatibles avec la littérature, et on rejette encore : détresse, émaillé, enhardir, équipée, germe, geste, etc. Ce n’est qu’après avoir consulté la liste de l’abbé Desfontaines que l’on comprend bien la question de M. Deschanel. A quoi sert baser ? A quoi sert enhardir ? demandait l’abbé Desfontaines.

Francis Wey, en 1844, se posait d’analogues questions. A quoi bon, disait-il, imagé, aisance, exorable, inepte, injouable, invendu, insuccès ? Clarifier, au figuré, est « une lourde faute » et il faut répudier encore incuit, motiver et chevalin. Mais son goût pur ne lui inspirait aucune répugnance pour phlébotomiser ! Nodier, plein de grec, affirme que déraison est un barbarisme ; les grammairiens de son temps écartent comme incongrus aventureux, valeureux, vaillance.

Après et malgré toutes mes objections, il m’est très facile de reconnaître l’intérêt du livre de M. Deschanel et la justesse de beaucoup de ses remarques. Il ne lui a vraiment manqué qu’un principe pour faire une œuvre solide et qui fût autre chose qu’un « Dites et Ne Dites pas ». Il accueille cercleux et refuse moyenâgeux, il consent à télescoper et recule devant écoper. On ne sait pourquoi. C’est le sentiment introduit dans la linguistique ; les mots sont jugés bons ou mauvais selon qu’il plaît et sans que l’on soit tenu à fournir un motif valable et discutable. Si l’on n’admet pas, comme jadis, l’autorité absolue de l’usage, du bel usage, on n’a pour guide que son propre goût ; mais on aurait plus de chances de le faire prévaloir, à écrire en beau style quelques livres de forte littérature qu’à recueillir des anecdotes philologiques. L’opinion de Voltaire ou même celle de Littré, ou même celle de M. Bréal, m’importe peu si elle n’est qu’une opinion. « Le langage actuel de telles écoles littéraires serait-il compris de nos écrivains du XVIIe et du XVIIIe siècle ? On en peut douter… » Il faut qu’on en puisse douter, car nous écririons en vain, plagiaires misérables, si nous n’écrivions différemment non seulement de Fénelon, mais de Jean-Jacques et de Chateaubriand. Et Villehardouin aurait-il compris Bossuet et Villon aurait-il compris Racine ? Le rêve de M. Deschanel, c’est donc l’imitation et l’immobilité ? Il reconnaît cependant lui-même que les langues se modifient sans cesse ; mais il ajoute : « Ce n’est pas toujours en bien. » Rien de plus juste, mais comment reconnaîtrons-nous le bien et le mal ?

Quels que soient les changements et, si l’on veut, les déformations que l’usage lui impose, une langue reste belle tant qu’elle reste pure. Une langue est toujours pure quand elle s’est développée à l’abri des influences extérieures. C’est donc du dehors que sont venues nécessairement toutes les atteintes portées à la beauté et à l’intégrité de la langue française. Elles sont venues de l’anglais : après avoir souillé notre vocabulaire usuel, il va, si l’on n’y prend garde, influencer la syntaxe, qui est comme l’épine dorsale du langage ; du grec, manipulé si sottement par les pédants de la science, de la grammaire et de l’industrie ; du grossier latin des codes que les avocats amenèrent avec eux dans la politique, dans le journalisme, et dans tout ce que l’on qualifie science sociale. Ces ruisseaux si lourdement chargés de sable et de bois mort ont encombré la langue française : il suffirait de les dessécher ou de les dériver pour rendre au large fleuve toute sa pureté, toute sa force et toute sa transparence.

II