Pour blâmer la déformation linguistique, M. Deschanel s’est placé au point de vue de l’usage et de la correction académique. C’est aussi ce qui a guidé le colligeur de l’Almanach Hachette pour la présente année 1899. Ce modeste et anonyme défenseur du beau langage a recueilli environ trois cents fautes (à ce qu’il écrit) de français, et il les a redressées courageusement. Il ne donne pas d’explications ; il enjoint. C’est un Dites, Ne dites pas dans toute la sécheresse brutale de ces sortes de manuels et intitulé avec fermeté : Si nous parlions français ? Il fallait peut-être plus de modération, car l’opinion de Malherbe sur l’excellence du parler de la place Maubert a toujours sa valeur, et il y a un usage obscur qui souvent sera l’usage universel, demain. Vaugelas dit innocemment : « Dans les doutes de la langue, il vaut mieux pour l’ordinaire consulter les femmes et ceux qui n’ont point étudié que ceux qui sont bien sçavans en la langue Grecque et en la Latine. » Et Vaugelas, vraiment, ne trompe jamais.
Trois cents déformations populaires ; voilà un répertoire curieux et qui va peut-être nous permettre de reconnaître quelques-unes des tendances auxquelles obéissent les déformateurs. Il est très certain que les lois qui ont présidé à la naissance du français continuent de guider sa vie et que l’Almanach Hachette lui-même est impuissant à modifier le gosier d’une race[116]. Nous disons statue par politesse et par peur ; pour ne pas contrarier nos maîtres et pour ne pas déchoir dans l’estime de nos contemporains. Mais dès que la politesse ou la peur n’ont plus de prises sur nous, nous disons estatue avec délices. C’est pourquoi je voudrais passer en revue presque toutes ces trois cents déformations et me rendre compte si, dans tous les cas, le déformateur est bien du côté que croit M. Deschanel, avec tout le monde et avec le précieux Anonyme.
[116] Au tome II de son Origine et formation de la langue française, Chevallet a montré la permanence des lois linguistiques qui ont formé le français.
Il ne s’agit pas de contester l’usage (l’usage est comme l’âme et la vie des mots, dit encore Vaugelas), ni de donner de pernicieux conseils : l’Anonyme a toujours raison ; il s’agit seulement de montrer que la déformation est beaucoup moins capricieuse que ne le croient les professeurs d’orthographe.
Estatue
Aucun mot français véritable, c’est-à-dire d’origine populaire, ne commence par st, sc, sp, non plus que deux consonnes quelconques, à l’exception des liquides l, r précédées de b, c, g, p, etc. Pour st en particulier, tous les mots de cette sorte venus de l’italien ont pris la forme initiale est, à l’exception de stance, stuc et stylet, qui ne descendirent jamais, ou descendirent trop tard, à l’usage populaire :
| Stoccata | Estocade |
| Saffetta | Estafette |
| Staffiere | Estafier |
| Staffilata | Estafilade |
| Stampa | Estampe |
| Strada | Estrade (route, batteur d’estrade) |
| Strato | Estrade (plancher) |
| Stramazzone | Estramaçon |
| Steccata | Estacade |
| Stroppiare | Estropier. |
Ces mots ne sont pas de formation populaire originale ; ils ont seulement été remaniés par le peuple à mesure qu’ils arrivaient à sa portée. La vraie formation populaire se trouve dans les mots de cette sorte venus anciennement du latin : esturgeon, de sturionem ; estragon, de draconem ; étape (autrefois estaple), de stapula, flamand stapel ; étain (autrefois estain), de stannum ou stagnum. Dès le Ve siècle, on relève dans les inscriptions de la Gaule : iscala, ispiritus, ispes, ischola, istudium, etc.[117].
[117] Le Blant, Epigraphie.
Celui qui dit : des estampes et des estatues parle-t-il plus mal, en théorie, que celui qui dirait : des stampes et des statues ?