C’est un exemple amusant d’étymologie populaire. On exprime par ce terme la tendance du peuple à ramener l’inconnu au connu.
Il ignore Stentor ; centaure lui est moins étranger : cela suffit pour influencer son oreille, ensuite sa langue. Quel rôle cette habitude a-t-elle joué dans la formation du français ? On n’a jamais tenté de l’établir et cela serait peut-être impossible. Cependant, c’est sans doute ainsi qu’on expliquerait certains mots tels que : marjolaine, échalotte, ancolie, érable, camomille, étincelle, licorne, et d’autres que l’on a signalés parmi ceux qui échappent aux explications phonétiques. Si c’est amaracana qui est l’original de marjolaine, il faut que le mot français ait subi une influence analogue à celle qui a transformé récemment olénois en à la noix et jadis galatine en galantine. Quoi qu’il en soit, voici quelques-unes des explications que se donne à cette heure le peuple, des mots qu’il ne comprend pas :
| Voix de Centaure | (Stentor) |
| Cresson à la noix | (Alénois, ollenois, orlenois, orléanois) |
| Dernier adieu | (Denier à Dieu) |
| Souguenille | (Souquenille) |
| Soupoudrer | (Saupoudrer) |
| Trois-pieds | (Trépied) |
| Ruelle de veau | (Rouelle) |
| Semouille | (Semoule) |
| Tête d’oreiller | (Taie) |
| Bien découpé | (Découplé) |
| Écharpe | (Écharde) |
Cette dernière mutation est due à écharper, verbe qui n’a aucun rapport de sens, ni d’origine, avec écharpe ; mais il en a avec charpie, avec l’idée de déchirer (carpire), par conséquent blesser. Il est donc possible que écharpe, au sens de blessure, soit très ancien.
Venimeux. Vénéneux.
Le peuple confond ces deux mots, mais sa préférence va au premier, qui est de meilleure lignée. Vénéneux, c’est le latin tout cru, venenosus. Venimeux a été formé de venin ; on commença par venineux, puis le second n s’est dissimilé ; en des parlers provinciaux l’n est devenu l et on dit velimeux ; en italien, il y a deux formes : veneno et veleno.
La répartition des deux mots a été tentée, comme pour écaille et écale, d’après des principes étrangers à la logique linguistique : l’un est bon pour les bêtes ; l’autre, pour les plantes et les minéraux. Ces distinctions sont nécessairement absurdes, la nature étant plus variée que ne peut le concevoir le cerveau d’un grammairien. Nombre de plantes sont venimeuses et nombre d’animaux sont vénéneux, si on s’en rapporte aux définitions des dictionnaires.
La répartition des mots très voisins de forme se fait lentement et difficilement. Désespérant de jamais sentir la différence trop profonde qu’il y a entre colorer et colorier, le peuple s’en tire en fabricant couleurer qui répond à tous ses besoins dans cet ordre d’idées. Il prendra long-temps encore l’un pour l’autre : croire et accroire, envers et revers, coulé et coulis[129], épurer et apurer, étuvée et étouffée, des fois et parfois, recouvrer et recouvrir, passager et passant, neuf et nouveau, gradé et gradué, enfin autour et alentour.
[129] Il s’agit de cuisine. Il y a un autre mot de même son écrit coly par Thévenot (1684), couli par B. de Saint-Pierre et que les anglomanes, ignorant toute la littérature française, ont vulgarisé sous la forme absurde coolie (Cf. le Dictionnaire de Hatzfeld). — Voir la [note 80].
Cette dernière répartition est toute récente et particulièrement arbitraire ; elle a devancé l’usage. A ce propos, il faut noter la certitude plaisante des dictionnaires à cataloguer les mots sous les vieilles rubriques scolastiques, à les figer dans une fonction unique. Cela est très délicat. Les mots sont souvent des signes à tout faire, tantôt verbes et tantôt substantifs, ici adverbes, et là adjectifs ; et à mesure qu’une langue se dépouille, cela devient plus visible. Les mots anglais ont ainsi acquis une très grande liberté d’allures, peut-être parce qu’ils ont été moins tyrannisés qu’en France. Pour autour et alentour, ce ne sont ni des adverbes, ni des prépositions, à moins que n’en soient aussi au pied, au fond, au cœur, au bas. Tour est un substantif et entour un de ses dérivés, comme atour et pourtour. Au lieu de définir et de classifier, les dictionnaires devraient se borner à décomposer de tels mots : au tour, à l’entour ; cela serait plus clair et moins compromettant.