Telle métaphore semble vraiment s’imposer au nomenclateur. Ayant à nommer l’oiseau appelé roitelet, l’idée de petit roi est celle qui vient à l’esprit de l’homme : grec, il dit βασιλισκος ; latin, regaliolus[131] ; allemand, zaunkœnig (roi des haies)[132] ; anglais, kinglet ; suédois, kungsfagel (l’oiseau roi) ; espagnol, reyezuelo ; italien, reattino ; hollandais, koningje ; flamand, kuningsken ; polonais, krolik[133]. Pourquoi ? Peut-être parce que le tout petit oiseau porte sur la tête une huppe qui semble l’ironie d’une couronne. Il faut que cela suffise, car on ne peut invoquer ni la phonétique, ni, sans doute, une langue antérieure où toutes les langues auraient puisé, ni les communications interlinguistiques. Il y a bien un conte populaire très répandu où le roitelet joue un rôle important, mais qui ne contient aucune allusion pouvant faire croire que ce soit là l’origine de ce surnom royal. Il reste que le paysan français, devant le minuscule oiseau, a été obligé de dire : petit roi, tout comme, vingt siècles plus tôt, le paysan grec.

[131] Regaliolus est le mot de Pline. Philomela, le petit poème latin où sont cités tant de noms d’animaux, dit regulus :

Regulus atque Merops et rubro pectore Progne.

(Édition Nodier, 43.)

[132] L’idée d’habitant des haies, qui se cache dans les haies, subsiste seule dans le danois, gierdesmutte, le français fourre-buisson, et l’allemand zaunschlupfer ; celle de petit, dans le vieux hollandais Dume, le petit poucet. Voici encore quelques autres noms du roitelet : allemand, Dornkœnig, roi des épines ; saxon, Nesselkonig, roi des orties ; vieux hollandais, winterconincsken et muijskonincsken, roi de l’hiver et roi des souris ; piémontais, reatél et pcit-re.

[133] Kral, roi. — Dans la transcription des mots suédois et polonais, nous avons dû omettre les signes et les accents inconnus à l’alphabet romain.

Cependant si le cas de roitelet était unique ou rare ; si l’on ne trouvait dans les langues européennes que trois ou quatre exemples de cette sorte, on pourrait imaginer une chanson, un conte, une de ces traditions populaires qui traversent les siècles, les montagnes, et les océans ; mais, au contraire, à la moindre recherche les exemples se multiplient et l’on est forcé de ramener la plupart des causes à une seule, la nécessité psychologique. Quelques-uns de ces phénomènes linguistiques sont moins obscurs ; c’est quand l’objet nommé ou surnommé est très caractéristique de forme ou de couleur : ainsi l’able ou ablette (albula) est dite poisson blanc par les Hollandais, les Anglais, les Polonais : witfisch, white bait, bialoryb ; ainsi le chou-cabus (à tête ; caput, chabot[134], caboche) est aussi pour les Allemands, kopfkohl, et pour les Italiens, capuccio ; ainsi le phénicoptère des Grecs, l’oiseau aux ailes de flamme, est pour nous le flamant.

[134] Chabot, poisson à grosse tête, en grec, κεφαλος ; en latin capito ; en latin mérovingien, cabo. Cf. chevène ou juène (dialecte de Paris), chabot de rivière. (Voyez Essais de Philologie française, par Antoine Thomas, p. 261, pour la filiation phonétique). On trouve, au XVIe siècle, testard, munier, vilain.

Lézard.

M. Michel Bréal, dans sa récente Sémantique[135], écrit, à propos de la singularité de certaines métaphores : « Si l’on disait qu’il existe un idiome où le même mot qui désigne le lézard signifie aussi un bras musculeux, parce que le tressaillement des muscles sous la peau a été comparé à un lézard qui passe, cette explication serait accueillie avec doute, ou bien croirait-on qu’il est parlé des imaginations de quelque peuple sauvage. Cependant il s’agit du mot latin lacertus, lequel veut dire lézard, et que les poètes ont maintes fois employé pour désigner le bras d’un héros ou d’un athlète. » Mais s’il est surprenant déjà qu’une telle image ait été formée une fois, car elle est très étrange, quoique très juste, et elle aurait pu, certes, ne jamais sortir du réservoir profond des sensations, quel étonnement de la voir périodiquement retrouvée, qu’il s’agisse de lézard ou de souris, au cours des siècles et des langues ! M. Bréal, lui-même, la signale, en grec moderne, où mys pontikos, rat d’eau, et par abréviation pontikos, signifie aussi muscle ; musculus en latin, et souris en français, ont, comme on le sait, une double et parallèle signification ; il en est encore de même en polonais où souris se dit mysz et où le muscle du bras est la petite souris : myszka ; en suédois et en hollandais, où mus et muis ont les deux sens. Le hollandais spécifie les muscles de la main. Cependant je viens de lire : « Elle agite ses petits bras de lézard et me dit »[136]… ; alors je suis assuré qu’appeler lézard le bras est, aujourd’hui comme il y a des siècles, une idée qui peut entrer spontanément au cerveau par l’œil, car je connais l’auteur : il est de ceux qui tiennent à créer leurs images, et s’il a refait la métaphore latine elle-même, c’est qu’elle s’est imposée à lui, comme elle s’imposa jadis à un poète ou à un paysan romain.