[135] Page 320.
[136] Jules Renard, Bucoliques (1899).
Grue. Chevalet. Chèvre. Singe. Mule, etc.
On a souvent noté que les noms des instruments de force ou des bois de charpente sont empruntés aux animaux ; cette habitude est universelle. Comme nous disons grue un oiseau et une machine, les Grecs appelaient γερανιος l’oiseau et la « gloire »[137], et γερανιν notre machine vulgaire à lever les fardeaux ; les Allemands appellent l’oiseau kranich et la machine, krahn ; les Polonais disent zorav (grue), dans les deux sens ; notre chevron, petite chèvre, répond au capreolus des Latins ; les Portugais, pour chevron disent asna (ânesse) ; notre poutre[138], notre poutrelle, notre chevalet, notre poulain correspondent à equleus et le chevalet est ιππαιον en grec moderne ; horse en anglais veut dire cheval et chevalet ; les Allemands et les Danois disent un bouc (bock, buk), les Flamands et les Hollandais, un âne (ezel), ce qui correspond à notre bourriquet ; le Portugais a potro au sens de poulain et de chevalet. Chevalet se retrouve naturellement en espagnol, en italien, en portugais, cabalette, cavalletto, cavallete. Hebebock est le nom allemand de la chèvre mécanique que les Anglais confondent avec la grue (crane) ; chèvre revient en espagnol, cabria, et en portugais, cabrite. Le chevron se dit en polonais koziel, bouc. Beaucoup de ces mots ont également servi à former des dérivés dont le sens, tout métaphorique, est identique en beaucoup de langues. Un animal qui a échappé à la métamorphose en machine[139], le singe, a fourni presque partout un verbe qui est le péjoratif d’imiter et que le grec n’avait pas, ni le latin, malgré la parenté syllabique de simius à simulare. A côté du français singe–singer, il y a l’allemand affe–nachaffen ; le suédois apa–esterapa ; le danois abe–esterabe ; le flamand aep–waapen ; l’anglais ape–ape ; l’italien scimio–scimiottare ; le portugais : macaco–macaquear ; le polonais malpa–malpowac ; le grec moderne μαϊμου–μαϊμουδια (singerie). C’est une belle progéniture. « Bâton, dit Brachet, origine inconnue. » C’est assurément le petit bât ; la relation directe entre l’ancien français bast et baston semble évidente. L’Espagnol dit basto, bât, et baston, bâton. Le bâton a été considéré tantôt comme le bât, tantôt comme la bête de somme tout entière ; c’est ce dernier sens qu’il prend lorsqu’on se sert du mot bourdon (latin burdonem), qui est proprement le bardot, variété du mulet. Muleta signifie béquille en espagnol et en portugais, et mula, bâton en italien. Les paysans qui marchent à pied appellent volontiers leur bâton, mon cheval ; plaisanterie qui se retrouve un peu partout. Ainsi, comme on voyait toujours les franciscains marcher à pied, on avait jadis surnommé le bâton des voyageurs el caballo de S. Francisco, en Espagne, et en France, la haquenée des Cordeliers[140].
[137] Argot des théâtres. Machine à soulever les personnages dans les apothéoses.
[138] Poutre, c’est pouliche ; on se souvient des « poutres hennissantes » de Ronsard.
[139] Je laisse ceci pour pouvoir dire en note qu’il ne faut jamais affirmer l’inexistence d’une métaphore de ce genre. En effet, pris d’un doute, je cherche et je trouve dans un dictionnaire technique : « Singe, machine composée d’un treuil horizontal qui sert à élever ou à descendre des fardeaux. » On a également appelé singe, et cela rentre dans la série singe–singer, le pantographe, appareil à copier les dessins.
[140] Brachet, au mot Bourdon.
Chien. Chenet. Chiendent. Chenille.
Le chenet est le petit chien du foyer, chiennet ; le portugais dit caes da chamine, les chiens de la cheminée ; le provençal, cafuec, et l’anglais, fire-dog, le chien du feu ; l’allemand, feuerbock, et le danois, ildbuk, le bouc du feu ; l’espagnol, morillo, le petit Maure du feu, et l’idée est bien espagnole, de faire rôtir éternellement l’ennemi national ; mais il est probable que la métaphore n’est plus comprise, pas plus que celle, plus douce, qui a fait chez nous du chien le fidèle gardien du foyer. Il est possible que le fire-dog des Anglais vienne de France ; le bouc des pays germaniques représentait peut-être une des figures du diable.