La belette est peut-être l’animal qui pourrait donner lieu à la plus curieuse dissertation sémantique. Dans presque toutes les langues son nom est une antiphrase. C’est une bête fort redoutée des paysans, comme le renard, comme la fouine, dont elle est parente. Or, on l’appelle à l’envi la jolie, la belle, la douce ! Son nom français vient du vieux mot bele, du latin bella ; la belette, cela veut dire la petite belle. Les Anglais la nomment[156] la jolie ou la fée, fairy : les Bavarois, la jolie petite bête, schoenthierlein ; les Danois[157], la jolie, kjoenne ; les Suédois, la joueuse lekatt ; les Italiens et les Portugais, la petite dame, donnola, doninha ; les Espagnols, la petite commère, comadreja ; les Grecs d’aujourd’hui, la petite bru (νυμφιτζα). A cette liste, il faut peut-être joindre son nom allemand, passé en hollandais, en anglais, en danois, wiesel ; on y trouverait la blanche. La même idée, ou celle de douceur, s’imaginerait dans le grec γαλη, la blanche, la douce[158], et ce serait encore la douce dans le latin mustela. Ces rapprochements paraîtront moins invraisemblables lorsqu’on saura que les idées de beau, de blanc, de doux sont, dans la tradition populaire, les antiphrases naturelles de l’idée de mauvais. En Roumanie, les malae divae, les mauvaises fées, les lèlé, ne sont jamais appelées que les Bonnes, les Puissantes, les Belles, les Blanches, les Douces[159]. L’explication des folkloristes est que la belette, étant un animal dont on a peur, on ne prononce jamais son nom, car, croyance universelle, quand on parle du loup, on en voit la queue, quand on invoque le diable, le diable paraît ; prononcer le vrai nom de la belette, c’est attirer la méchante bête et c’est aussi, par cela même, la contrarier, puisqu’on la dérange, l’exciter à la dévastation. Mais si on lui donne des noms d’amitié, c’est comme si on la caressait, et elle devient — ce qu’on la nomme. Il m’est agréable de rencontrer l’idéalisme verbal à l’état de tradition populaire et j’admets d’autant plus volontiers l’explication qu’elle n’explique rien, — en ce sens qu’il reste à nous faire comprendre comment le même euphémisme se retrouve dans les temps et les pays les plus éloignés ; il reste aussi à découvrir les vrais noms de la belette, si nous n’en sommes plus, comme les Grecs, à la confondre avec le chat. En somme, ici comme devant le roitelet, nous constatons un phénomène psychologique. L’euphémisme est, d’ailleurs, assez fréquent dans la nomenclature populaire, mais il règne avec une grande fantaisie. Si l’inoffensive couleuvre qui, au pire, mangera quelques œufs, est parfois nommée, elle aussi, la jolie, elle est la vermine en Portugal (bicha), et on voit, dans nos dialectes provinciaux, l’épervier redoutable nommé tout crûment le voleur ; il est le laire en Auvergne et le laron en Dauphiné, et sans doute y reconnaît-il facilement le latin latro[160].

[156] Ou l’ont nommée jadis, car le mot maintenant en usage est weasel.

[157] Même remarque ; le mot actuel est vœsel.

[158] Mais le nom grec de la belette était plutôt ικτια (qui se glisse) ; γαλη aurait été la fouine, qui s’apprivoise comme un chat (Hœfer, Histoire de la Zoologie).

[159] La Veillée. Douze contes roumains, traduits par Jules Brun, Introduction, par Lucile Kitzo, page XXX.

[160] Antoine Thomas, ouvrage cité, p. 27.

Pic. Plongeon. Pélican. Rouget. Dormiliouse.

Le pic, espec, pivert, est dit aussi bêche-bois, mot qui se trouve exactement en anglais, wood-pecker ; le plongeon (en latin mergus) est le plongeur en allemand, taucher ; le pélican (en latin platea) s’appelle en allemand l’oie à cuillère, loffler, loffelgans ; ce qui correspond aux vieux noms français de cet oiseau, pale, pelle, pelle creuse, truble, et à son nom populaire anglais, shovelard. L’idée de rouge ou de lumière a toujours servi à caractériser le rouget ; le grec disait ερυθρινος ; le latin, rubellio ; et pour les Hollandais, c’est le coq de mer, zee haen, et pour les Italiens, la lanterne, lucerna. Il y a un poisson volant ou sautant qu’on appelle hirondelle de mer ou le volant, le papillon ; c’est le χελιδων et l’hirundo des anciens, le volador des Espagnols, le zee swaluwe des Hollandais. Un autre poisson à gros yeux est appelé par Pline, oculata ; c’est l’ochiado du populaire, à Rome, et le nigr’oil du même populaire, à Marseille où l’on appelait aussi dans le même temps (au XVIe siècle) la torpille une dormiliouse, ce qui traduit délicieusement torpedo. La rainette, raine verte, verdier, en ancien français, c’est, en allemand, la grenouille feuille, laubfrosch.

Tournesol.

Les noms de fleurs, qui sont parfois si étranges, témoignent particulièrement de la nécessité de certaines métaphores. Il est impossible que l’idée de soleil n’entre pas dans le nom de la grande fleur jaune appelée tournesol ; elle ressemble exactement aux faces du soleil dans les vieilles gravures et, de plus, elle se tourne sensiblement vers l’astre qu’elle semble suivre avec inquiétude : ses deux noms français, tournesol et soleil[161], traduisent cette double impression. C’est une fleur relativement nouvelle en Europe ; elle fut apportée du Pérou, au XVIe siècle. Le tournesol des Latins, solsequia, c’est notre souci, diminutif ou ébauche de la grande solanée américaine. La forme italienne de tournesol est girasole et l’espagnole, girasol : elles rappellent les trois mots grecs ἡλιοτροπιος, ἡλιοτροπιον, ἡλιοπους, dont le dernier désigne particulièrement le souci. Car une fleur bien différente, la verrucaire[162], en gréco-français héliotrope, tourne aussi selon le soleil ses odorantes fleurs violettes, et il semble qu’ἡλιοτροπιον ait été traduit littéralement en allemand et en hollandais par sonnenwende et zonnewende ; ces deux langues possèdent, en effet, les formes sonnenblume et zonnebloem qui s’appliquent bien au soleil[163] ; le suédois dit solrose[164] ; le danois, solsikke ; l’anglais, sunflower ; le polonais, slonecznic. Les langues sémitiques ont des expressions pareilles : en arabe chems, soleil, et echchems, tournesol.