Cinézootrope appartient au grec industriel et commercial : c’est une langue fort répandue, qui se parle au Marais et qui s’écrit dans les prospectus. Selon cet idiome, un empailleur devient un taxidermiste et un vitrier un vitrologue ; le papier-cuir devient du papier skytogène[19] et toute pommade est philocome[20] comme tout élixir odontalgique[21]. Beaucoup de ces barbarismes sont assez fugitifs, mais il en demeure assez pour infecter même la langue commerciale qu’on aurait pu croire à l’abri du delirium græcum. C’est que l’auteur d’une invention souvent insignifiante croit ennoblir son œuvre en la qualifiant d’un mot qu’il achète et qu’il ne comprend pas[22] ; c’est aussi que les commerçants connaissent le goût du peuple pour les mots savants ; en prononçant des bribes de patois grec ou latin, la commère se rengorge et la femme du monde sourit, pleines de satisfaction. Un marchand d’appareils photographiques a baptisé sa boutique, Photo-Emporium ; il vend des vitagraphes et des kromskopes ! Tel industriel se vante d’être le créateur du cuir pantarote. Celui-ci trafique orgueilleusement d’huiles qu’il dénomme : enginer-auto et moto-naphta ! Voilà les résultats de l’instruction vulgarisée sans goût. Il y a là quelque chose de honteux, mais le grand point est de parler français le moins possible et d’avoir l’air, en prononçant des syllabes barbares, d’avouer un secret.
[19] Sans doute pour scytogène (σκυτος).
[20] Littéralement qui-soigne-sa-chevelure ; le mot est donc absurde.
[21] Même remarque : le sens direct est : qui-fait-mal-aux-dents. — Pour dire l’art de restaurer les livres, Nodier conseille sérieusement bibliuguiancie.
[22] L’inventeur qui a décoré sa lanterne du nom de biographe ignorait peut-être l’existence antérieure de ce mot dans l’usage français ; il ignorait encore bien plus que βιος signifie surtout la vie humaine et ne possède pas l’idée générale de vie qui est tenue par ζωη ou φυσις. — Le mot français biologie veut dire en grec biographie.
Les médecins de Molière parlaient latin, les nôtres parlent grec. C’est une ruse, qui augmente plutôt leur prestige que leur science. Ils commencèrent à user sérieusement de ce stratagème au dix-huitième siècle ; du moins ne voit-on, avant cette époque, même dans Furetière, que peu de termes médicaux tirés du grec. Peu à peu ils se mirent à divaguer dans une langue qu’ils croyaient celle d’Hippocrate et qui n’est qu’un jargon d’officine. Les vieux noms des maladies, tels que pourpre, grenouillette, poil[23], taupe, écrouelles, échauboulures, tortue, ongle, clou, fer-chaud, fic, thym (verrue) furent chassés ; chassées aussi les appellations populaires comme : mal S. Antoine, mal rose, mal des Ardents, trois noms de l’érysipèle ; comme mal d’aventure, pour panaris, mal S. Main, pour la gale, mal de mère, pour hystérie ; comme mal caduc, haut mal et mal S. Jean, pour épilepsie. Cependant Villars les cite encore[24] ainsi que les noms vulgaires des instruments de chirurgie ; bec de cygne, bec de cane, bec de grue, bec de lézard[25], bec de perroquet, bec de corbeau, bec de bécasse, pélican, érigne, feuille de myrte, etc. Il nous apprend que le sieur Mauriceau, accoucheur, ayant inventé un instrument, l’appela tire-teste. Ce médecin osait encore parler français. J’ignore le nom de l’actuel tire-tête, mais je suis sûr que ce nom commence par céphalo[26]. Malgré ce retardataire la nomenclature médicale s’ornait de vocables décisifs. On avait décidé de nommer acrochordons les verrues, emprosthotonos les convulsions, lipothymie la pâmoison, alexipharmaques les contre-poisons, anacathartiques les expectorants, eccoprotiques les purgatifs, anaplérotiques les cicatrisants ; il y eut des médicaments antihypocondriaques, à savoir : l’ellébore noir, la scolopendre, l’hépatique, le senné, le safran de mars, les capillaires et l’extrait panchimagogue. Ce fut un grand progrès d’avoir appelé histérotomotocie l’opération césarienne, scolopomacherion le bec de bécasse et méningophylax un couteau à pointe mousse pour la chirurgie de la tête !
[23] Maladie du sein dont le nom était, il est vrai, dû à une erreur assez ridicule.
[24] Dictionnaire françois-latin des termes de médecine et de chirurgie par Elie Col de Villars ; Paris, 1753. — Il cite aussi de curieux noms de bandages : épi, doloire, fanons, œil, épervier, etc.
[25] Comme on se figure difficilement le bec d’un lézard, voici l’article de Col de Villars : « Bec de lézard, s. m. Rostrum lacertinum, i. s. n. C’est aussi [comme le bec de grue] une espèce de tire-balle ou de pincettes dont les lames qui forment la partie antérieure sont applaties. »
[26] Nom médical de tête, en composition. Cerveau, cervelle, trop clairs, de trop bonne langue, sont remplacés par encéphale, en composition, encéphalo.