Les médecins modernes n’ont presque rien inventé de plus absurde, mais ils ont inventé davantage, et renouvelé à la fois leur science et l’art d’en voiler la faiblesse au vulgaire. Le Dr Bazin, qui avait du mérite, aurait rougi de ne pas appeler un cor, tylosis[27]. La petite maladie des paupières qu’Ambroise Paré nommait ingénument des grêles, ses héritiers l’ont baptisée chalazion ; ce mot était technique dans la médecine grecque, mais grêles (χαλαζα) le traduit fort bien, image pour image. « Les médecins, dit avec sagesse M. Brissaud, sont coupables de conserver — et surtout d’inventer des formes bâtardes, métissées de grec et de latin, dans les cas où le fond de notre langue suffirait amplement » ; et il cite le mot excellent de cailloute, nom d’une phtisie particulière aux casseurs de cailloux, ou provoquée par des poussières minérales ; les nosographes, le trouvant trop clair et trop français, l’ont biffé pour écrire pneumochalicose. Mais n’avaient-ils pas déjà substitué phlébotomie à saignée ! Voici sans observations une liste de mots français avec leur nom correspondant en patois médical ; on jugera de quel côté sont la raison et la beauté :
[27] Le Professeur Brissaud, Histoire des expressions populaires relatives à la médecine (1888), livre fort intéressant et qui m’a été des plus utiles pour ce chapitre sur le grec médical.
| Adéphagie | Fringale |
| Adénoïde | Glanduleux |
| Agrypnie | Insomnie |
| Adynamie | Faiblesse |
| Omoplate | Palette, Paleron (restés comme termes de boucherie) |
| Ombilic | Nombril |
| Pharynx | Avaloir (vieux français) |
| Zygoma | Pommette |
| Thalasie | Mal de mer |
| Epilepsie | Haut-mal |
| Asthme | Court-vent |
| Ephélides | Son (taches) |
| Ictère | Jaunisse |
| Naevi | Envies |
| Phlyctène | Ampoule |
| Ecchymose | Bleu, Meurtrissure, Sang-meurtri (vieux français) |
| Myodopsie | Berlue (latin : bislucere) |
| Diplopique | Bigle |
| Apoplexie | Coup de sang |
On pourrait continuer, car le vocabulaire gréco-français est fort abondant. Les lexiques spéciaux contiennent environ trois mille cinq cents mots français tirés du grec, mais ils sont tous incomplets ; il est vrai que l’un de ces ouvrages attribue au grec la paternité d’une quantité de vocables purement latins, ou allemands, comme pain et balle. L’auteur, pour l’amour du grec, fait venir bogue, une sorte de poisson, de Βοαω, qui veut dire crier : c’est peut-être aller un peu loin ! Mais le nombre exact de ces mots importe peu ; il y en aura toujours trop, bien qu’ils meurent assez rapidement. Rien ne se fane plus vite dans une langue que les mots sans racines vivantes : ils sont des corps étrangers que l’organisme rejette, chaque fois qu’il en a le pouvoir, à moins qu’il ne parvienne à se les assimiler. Prosthèse, terme grammatical, — élégante traduction de greffe ! — a échoué sous la forme prothèse chez les dentistes qui bientôt n’en voudront plus. Déjà les médecins qui ont de l’esprit n’osent plus guère appeler carpe le poignet ni décrire une écorchure au pouce en termes destinés sans doute à rehausser l’état de duelliste, mais aussi à ridiculiser l’état de chirurgien. Si beaucoup de mots nécessaires à la médecine et à l’anatomie (celui-ci même, par exemple) sont irremplaçables, il faut tout de même tenter de les rendre moins laids en les francisant complètement et non plus seulement du bout de la plume ; nous examinerons ce point.
De l’usage des termes grecs dans les sciences médicales, on donne cette explication qu’il est impossible de tirer tel dérivé nécessaire de tel mot français. Que faire de oreille, par exemple, ou de œil ? Mais du mot œil l’ancienne langue a tiré œillet, œillade, œillère[28] ; de oreille, elle a tiré oreillon (orillon, dans Furetière), oreillard, oreiller, oreillette, oreillé (terme de blason). Oreillon, c’est pour le peuple toute maladie interne de l’oreille ; cela vaut bien otite, il semble. Œil était tout disposé à donner bien d’autres rejetons : œiller, œilliste, œillage, œillon, œillard, etc. ; et oreille : oreilliste, oreilleur, oreillage. Qui même peut affirmer que ces termes ne sont pas usités en quelque métier ?
[28] Œillette, anciennement oliette, se rattache à oleum, olium, huile.
Mais le médecin des yeux eût rougi de s’appeler œilliste, comme le médecin des dents s’appelle dentiste ; déjà la qualification d’oculiste, insuffisamment barbare, humilie ses prétentions : il est ophtalmologue. Il y a aussi des otologues, des glossologues et peut-être des onyxologues.
Comme la médecine, la botanique, dont les éléments premiers, les noms vrais des plantes, sont pourtant de forme populaire, a été ravagée par le latin et par le grec. Là, il n’y a aucune excuse, car toutes les plantes ont un nom original et rien n’obligeait les botanistes français à accepter la ridicule nomenclature de Linné, alors que la nomenclature populaire est d’une richesse admirable. Pour le seul mot clematis vitalba ou clématite, en véritable français, viorne, du latin viburnum, il n’y a pas dans la langue et dans les dialectes moins d’une centaine de noms[29] ; en voici quelques-uns, parmi lesquels on pouvait choisir : aubevigne, vigne blanche, vignolet, fausse vigne, veuillet, vioche, vigogne, viorne, vienne, vianne, viaune, liaune, liane, viène, vène, liarne, iorne, rampille, et des mots composés très pittoresques : barbe de chèvre, barbe au bon Dieu, cheveux de la Vierge, cheveux de la Bonne Dame, consolation des voyageurs[30]. A quoi bon alors le mot clématite (qui n’est d’ailleurs pas laid) ? Quel est son rôle si ce n’est celui de négateur de tous ceux qu’il a l’orgueil de remplacer ? Elle est singulière la légendaire pauvreté d’une langue où l’on pourrait dans l’écriture d’un paysage nommer trente fois une plante sans répéter deux fois le même nom ! Mais une langue est toujours pauvre pour les demi-savants[31]. Que d’images pleines de grâce dans ces noms que le peuple donna aux fleurs ! Ainsi l’adonis aestivalis ou autumnalis est appelé : goutte de sang, sang de Vénus, sang de Jésus ; l’anémone nemorosa est la pâquerette, la demoiselle, la Jeannette, la fleur des dames ; la pulsatilla vulgaris est la coquelourde, la coquerelle, le coqueret, la coquerette, la clochette, le passe-velours, la fleur du vent. Cette coquerelle, des botanistes ont osé la dénommer alkékange, mot dont j’ignore l’origine[32], mais dont la laideur est trop évidente. L’ortie de mer est devenue l’acalèphe ; le chardon, une acanthe, et l’épine-vinette, une oxyachante ; l’âne qui broute en remuant les oreilles reçoit la qualification pompeuse d’acanthophage.
[29] E. Rolland, Flore populaire, tome Ier.
[30] Les Anglais disent aussi : Traveller’s joy, parce que la viorne annonce un village prochain.