Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!

Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.

Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.

Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très loyalement.

Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,

… Ces mains pâles

Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,

mains expertes aux caresses et aux crimes!

Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des yeux,—car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche immédiatement et l'organe qui touche à distance,—et les yeux dévoraient toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.

En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins? La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et discrète,—et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!