Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:
—Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos yeux. Elle s'approcha, mais répondit:
—Mes yeux? Ils font peur!
—Peut-être,—et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on doit les aimer encore!
—Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que le cœur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le cœur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,—car je tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée,—mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le cœur. Vous, quand je vous ai vu entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai épargné.
—Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les aime.
Elle répondit violemment:
—Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous? Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur de ces deux fontaines de haine.
—Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!
—Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon ami.