Quand nous entrâmes dans la salle de nos causeries du soir, l'oiseau était devant la cheminée, où flambaient des arbres, debout sur une patte, le bec sous son aile. Voulant reprendre le dialogue, je dis simplement, en m'asseyant dans un des fauteuils de bois, pareils à des stalles de cathédrale:

—Il dort?

—Il ne dort jamais! répondit M. de la Hogue,—et, en effet, à une lueur plus vive qui sortit du foyer, j'aperçus, ironique et froid, me fixant avec l'éclat sali d'une étoile vue dans une mare à grenouilles, l'œil du vieux juge, un œil incorruptible et doucement impitoyable.

—Il ne dort jamais, reprit M. de la Hogue; ni moi non plus. Mon cœur ne dort jamais. Je connais le sommeil, j'ignore l'inconscience. Mes rêves sont tellement la continuation de mes pensées du soir, et, le matin, je renoue si logiquement mes rêves à ma pensée, que je ne me souviens pas d'avoir cessé de nager en pleine clarté intellectuelle pendant une heure, depuis trente ans. Et à quoi je songe ainsi durant les interminables heures de ma vie? A rien, ou plutôt à des négations, à ce que je n'ai pas fait, à ce que je ne ferai pas, à ce que je ne ferais pas, même si la jeunesse m'était rendue. Car, je suis ainsi, je suis celui qui n'a jamais agi, qui n'a jamais levé le doigt vers l'accomplissement d'un désir ou d'un devoir. Je suis le lac qu'aucun vent n'a jamais ridé, la forêt qui n'a jamais brui, un ciel introublé par les nuages de l'action.

Il se tut quelques instants, après ces phrases un peu solennelles et même déclamatoires, puis:

—Connaissez-vous ma vie? Non, vous êtes trop jeune, et d'ailleurs ce que le monde sait de moi n'est pas moi. Je ne me suis jamais raconté et, sans le hasard—ou la providentielle perspicacité—qui vous a fait tantôt proférer un mot—un nom!—qui m'épouvanta (je l'avoue), vous ne recevriez pas ce soir, vous non plus, ma confession.

La voici:

J'avais huit ans, quand ma mère ramena d'un voyage lointain une petite fille à peu près du même âge, notre cousine, au moins par le nom, et que la mort de ses parents laissait aussi dangereusement seule au monde qu'une agnelle perdue la nuit dans un bois. Cette adorable petite fut tout de suite l'enfant gâté et, pour moi, une idéale sœurette, ou peut-être même une évidente fiancée, un ange chu des étoiles pour mon éternelle consolation. A douze ans, cœur précoce et vigoureux garçon grandi parmi les pâtres, j'aimais déjà Nigelle d'une amour infinie et qui, par conséquent, jusqu'au jour où je l'ai perdue, n'a pu ni croître, ni décroître. Elle m'aimait aussi d'une ardeur toute pareille; je le savais, et l'aveu qu'elle me fit, mourante, ne m'apprit rien que ma propre scélératesse.

Dès qu'un peu de raisonnement avait été possible à ma cervelle d'enfant, je m'étais fait de la vie une conception singulière, et, je le sens maintenant, criminelle. Ayant cueilli une rose, un midi que son parfum exaspéré me tentait et que la pourpre de son sourire me donnait des envies de conquête, ayant erré dans les allées du jardin avec ma rose cueillie et oubliée entre mes doigts, je vis qu'en moins d'une heure elle s'était flétrie toute et attristée toute, blessée par les flèches du soleil,—et je songeai qu'il faut désirer les roses, mais qu'il ne faut pas les cueillir.

Et je songeais aussi, Nigelle venant au-devant de moi, qu'il faut désirer les femmes, mais qu'il ne faut pas les cueillir.