Beaucoup de pensées m'assiégèrent à la suite de cette primordiale découverte et, lentement, toute une philosophie de néant, toute une religion nirvanique s'élabora dans mon orgueilleuse et faible tête. Un jour, je me la résumait d'un mot:

Il faut rester sur le seuil.

Quelques livres m'avaient aidé, des écrits ascétiques, un résumé de Platon, des abrégés de métaphysique allemande, mais, pratiquement, ma doctrine était bien à moi. J'en devins très fier et je m'enfonçai résolument dans les ténèbres de l'inaction.

Je m'appliquai à ne consommer que les actes les plus simples et surtout ceux qui, ne me promettant aucun plaisir exceptionnel, ne pouvaient me causer aucune déception.

J'avais de violents désirs, je m'y complaisais, je m'y roulais, je m'en soûlais. Mon cœur s'élargissait au point de contenir le monde. Désirant tout, j'avais tout, mais je n'avais pas tout de la même façon qu'on tient entre ses mains deux petites mains tremblantes. Je prenais tout, mais rien ne se donnait à moi; j'avais tout,—mais sans amour!

Ce n'est que plus tard, en un moment solennel, que je connus l'existence de l'amour. Jusqu'à ce moment-là, l'orgueil m'en donna l'illusion et je vécus parfaitement heureux, fier d'échapper au désenchantement qui naît de tout acte accompli.

Aujourd'hui même, et maintenant que je sais, maintenant que la douleur m'a instruit, il me serait impossible de cueillir la rose. A quoi bon? Cet épouvantable refrain chante sans cesse dans ma tête et il n'a jamais été plus impératif.

Nigelle et moi, nous vécûmes vingt ans l'un près de l'autre: elle, devenant chaque jour plus timide et plus triste, effarée de ma fortune, la pauvre qui ne possédait rien que la moisson mûre de ses cheveux blonds; moi, de plus en plus orgueilleux et indestructiblement muet.

Je l'aimais tant qu'on peut aimer, mais je ne l'aimais que jusqu'au seuil.

Ce seuil, je ne l'ai jamais franchi et pas même mon ombre, et pas même l'ombre de mon cœur ne s'est promenée dans ce palais d'amour.