Le vieillard s'était levé, secouant les longs cheveux gris qui pleuraient sur ses joues pâles et creuses; puis, soudain calmé, il se laissa retomber dans son fauteuil.
Il répéta, très apaisé et un peu moqueur:
—Je suppose que vous ne me prenez pas pour un fou?
Comme je le regardais en souriant, et en allongeant machinalement la main vers les plumes de l'oiseau immobile, il se leva de nouveau:
—Ne touchez pas au Missionnaire!
Il avait proféré ces mots avec la voix qui dut être la voix de Charles 1er disant à un indiscret sur l'échafaud: «Ne touchez pas à la hache!»
LA MARGUERITE ROUGE
Mme de Troène n'avait rien de remarquable qu'un visage endormi dans le calme d'une beauté qui s'était conservée toute seule, sans autre secours que l'eau pure, les modestes lavandes et les essences les plus honnêtes. Il est probable que, malgré les approches de la quarantaine, son corps avait gardé l'harmonie de la belle maturité, mais nul, certes, n'en savait rien, et nul, peut-être, n'avait jamais essayé de lire les lignes voilées sous les robes noires et les pèlerines à perles; nul, et elle-même ignorait l'état de sa forme, car, étant fort chaste, elle n'entrait au bain que les volets clos, et elle changeait de chemise avec tant d'adresse que les esprits même qui rôdent dans la chambre des femmes avaient renoncé à leurs indécentes curiosités.
On l'avait mariée fort jeune, il y avait plus de vingt ans, au marquis de Troène, qui, respectant le temple, avait à peine osé quelques pas tremblants vers les mystères vierges du bois sacré. Le marquis était si vieux et si impotent qu'à l'église il lui avait fallu l'aide d'un bras pour s'agenouiller et pour se relever, mais il était si riche et de si noble famille que personne ne fut surpris. Ces mariages sont fréquents parmi l'aristocratie terrienne: on clôt ainsi un procès, on récupère un domaine perdu, on ramène l'aisance, l'estime des paysans, la tolérance des notaires en des maisons ruinées, on rend au vieux blason fané l'éclat de ses ors et de ses sinoples primitifs.
D'ailleurs, le marquis de Troène ne fut pas méchant et il mourut n'ayant joui que peu d'années du lumineux sourire de sa jeune femme; il mourut, la laissant légataire de toute sa fortune.