Mme de Troène avait alors vingt-six ans; la fréquentation d'un vieillard l'avait rendue si indolente, lui avait tant affaissé la volonté que, cédant aux hypocrites caresses de sa famille, elle refusa de se remarier.
Des années passèrent: reine au milieu des siens, gâtée, courtisée, amusée par le bruit qu'on évoquait autour d'elle, Mme de Troène vivait sans joies et sans ennuis. Le mariage, qui ne lui avait rien révélé, ne la faisait jamais rêver. Elle n'imaginait rien au delà du rôle que lui avait enseigné son mari: chauffer le lit du roi, être bien obéissante, sourire et parler peu. Sans doute, un mari plus jeune aurait été plus agréable de relations, aurait permis la gaieté, le rire, les promenades, les voyages, mais ses sens, morts-nés, ne se troublaient jamais dans leur quiétude, et son cœur était froid. Vers trente-cinq ans, cependant, elle ressentit soudain la brûlure caressante d'une petite flamme intérieure. Ce fut un matin d'automne, un dimanche, en allant à la messe. Elle devait communier, ce jour-là; elle n'en eut pas la force, ou bien, elle n'osa pas, et, demeurée à son banc seigneurial, pendant que les femmes encapuchonnées de tulle blanc, leurs mains rouges et gourdes croisées sur leur ventre, s'en allaient en file vers l'autel, ou revenaient, les yeux baissés et amortissant avec précaution le bruit de leurs sabots sur les dalles, demeurée à genoux et le front dans ses mains, Mme de Troène pleura.
C'était la première fois de sa vie. A partir de ce moment, son caractère se modifia; sa famille, peu à peu, lui devint indifférente; elle s'enferma des mois entiers au château de Troène, sans voir personne, sans ouvrir ses lettres, sans écrire, lisant des manuels de dévotion, bientôt tout abandonnée aux mains du curé, homme scrupuleux mais sage et de ceux que les évêques délèguent dans les paroisses où il y a de riches veuves qui pourraient faire de leur fortune un mauvais usage.
En trois ans, l'église fut restaurée, le presbytère reconstruit et enrichi d'une belle prairie ornée de vaches grasses, les armoires et les tiroirs de la sacristie comblés de royales chapes, de chasubles idoines à émerveiller des cathédrales, et on montrait, en un écrin de bois de cèdre, un calice d'or massif où se profilaient en relief douze anges à genoux, offrant à l'agneau, de leurs mains tendues, chacun une des douze pierres liturgiques, une gemme, améthyste ou saphyr, diamant ou sardoine, grosse comme une noisette aveline.
Or, quand la gloire de Dieu fut pourvue, il y eut de grandes fêtes au château de Troène et l'on y vit réunie, au nombre de plus de trente personnes, la famille de la donatrice. Une telle assemblée, c'est presque de la solitude, c'est la liberté de chacun assurée par la liberté même dont chacun a besoin. Des groupes et des intimités se formèrent. Mme de Troène accepta spécialement les soins du jeune Jean de Néville, un grave et bel adolescent qui lui portait son pliant, si on allait se promener dans le parc, qui ne manquait pas de lui glisser un coussin sous les pieds, qui lui servait de dévidoir, enfin, avec une touchante bonne grâce.
Il ne la nommait ni «ma tante», à la mode de Bretagne, ni «ma cousine», à la mode de Normandie, mais «Madame», ce qui est de meilleur ton, et il semblait vraiment son page.
Le petit Jean de Néville s'intéressait aux histoires et aux légendes de sa famille. Mme de Troène lui en conta quelques-unes, qu'en son enfance on lui avait dites et apprises, telles que des fables, mais lorsque Jean parla de la «marguerite rouge», elle ne sut que répondre.
—C'est pourtant, reprit Jean, la grande légende des Diercourt, dont vous descendez directement par les femmes. Et moi aussi, j'en suis, ajouta-t-il fièrement, et la légende, je vais vous la dire.
—Dites, mon page.
—C'était au temps que l'inquisiteur Springer brûlait les sorcières en Allemagne. Catherine de Diercourt, femme du mestre de camp qui servait alors en ce pays, fut emprisonnée, non précisément comme sorcière, mais comme protectrice des sorcières. Ainsi que les autres, on la mit nue et on la tortura. Dès que le brodequin de bois, serré par de puissantes vis, eut mordu sur sa jambe, elle avoua ce qu'on lui demandait. On la condamna au bûcher: alors, elle se déclara enceinte. Springer ordonna de surseoir, mais, destinée au feu, elle fut stigmatisée de la marque des «vouées», qui était une sorte de marguerite à treize pétales que l'on imprimait au fer rouge sous le sein droit. Catherine de Diercourt avait dit vrai. Elle accoucha en prison et fut brûlée, trois semaines plus tard, avec soixante de ses amies.