L'enfant, une fille, fut remise à M. de Diercourt; le stigmate avait passé mystérieusement de la mère à la fille: la seconde Catherine était marquée de l'effroyable marguerite rouge. Et voilà où commence la légende, continua Jean de Néville: on dit que toutes les femmes du sang des Diercourt, descendantes de la protectrice des sorcières, ont au sein cette même marque, indélébile et héréditaire; on dit encore qu'elles ne doivent aimer et être aimées qu'une fois,—et que celui-là qu'elles aiment et qui les aime est voué à une mort prompte. J'ai cherché dans l'histoire des familles issues des Diercourt femmes, eh! bien,—c'est vrai!
—Quel conte! dit en s'efforçant de rire Mme de Troène. On ne m'en a jamais parlé, pas même ma mère,—et je suis bien sûre que moi, cette marque, je ne l'ai pas… Mais je ne ma suis jamais regardée… Fi! se contempler dans les glaces, mettre sa pudeur à nu—devant cette autre femme, image ironique, qui vous fixe et vous sourit vilainement! Fi!
Jean de Néville, les joues un peu rosées, la respiration un peu haletante, ses beaux yeux grands ouverts et un peu vagues, tremblait, les poignets chargés, comme de chaînes, de l'écheveau de soie qu'il embrouillait. Tout d'un coup, et après un silence, un terrible silence pendant lequel des images et des idées avaient effleuré d'invisibles caresses la marquise et le page adolescent, tout d'un coup Mme de Troène pencha la tête vers Jean agenouillé à ses pieds et, les mains sur les épaules de l'enfant, elle lui baisa la bouche.
Quand ils se relevèrent, initiés, la nuit tombait et on apportait les lampes. Mme de Troène frémit délicieusement; elle regarda Jean, qui était tout pâle et comme écrasé. Ils ne trouvèrent rien à se dire: ils étaient submergés sous des océans d'émotions. Enfin, elle murmura, épuisée de délices:
—Va-t'en!
Le lendemain. Mme de Troène apparut si défaite et la figure si bouleversée, que tout le monde s'inquiéta. Elle donna une cause à son malaise, mais dès qu'elle fut seule avec Jean, elle toucha son corsage et dit:
—La marguerite rouge! Je l'ai, la marguerite rouge!
—Tant mieux, dit Jean, avec la simplicité et la noblesse d'un amant héroïque; je vous aime tant que je veux bien mourir de votre amour.
Ensuite, d'obscures et silencieuses nuits de joie leur furent données. Jean cherchait avec sa main, le stigmate, non plus des «vouées», mais le stigmate qui le vouait, lui, à la mort. Un soir, Mme de Troène permit que la veilleuse restât allumée, et Jean vit le signe, et, avec une étrange frénésie, avec une précoce perversité, il baisa, inlassé, jusqu'au matin, la diabolique marguerite rouge.
Cela dura deux mois. Jean partit, retournant à ses études, à sa dernière année de collège. Il avait promis d'écrire: nulle lettre; elle écrivit, discrètement: il ne répondit pas. Elle alla le voir. Elle le vit mourant, sans regard, sans souvenir, mourant de ses deux mois d'amour, mourant d'avoir aimé la marguerite rouge!