Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce n'était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints.

Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle: Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor.

Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge du vice, sûr d'être choyé et caressé, sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre, sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d'un seul coup jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de Salu était entré dans la fille de Sur.

La chambre au milieu de la nuit s'éclairait, et tous les objets semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir, et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau, faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient à travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien que de l'ombre rousse et, à l'improviste, de vifs jets de lumière douce, en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées; tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule, s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Péhor.

Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se délectait à l'impudicité des phases, à l'acuité des caresses, aux foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l'éclosion parfumée des joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un songe charnel, et, Psyché vierge de l'homme, instauratrice de ses propres débauches, elle s'abandonnait à l'ange ténébreux dans l'ombre rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté comme sans réticences.

Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant les épaules.

Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor ne revenait plus.

En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros sur la herse, pour ne pas grossir.

Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s'adonna à des prières, quittait sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis au Jésus, la face affectueuse et encourageante.

Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se creusèrent, elle toussa, l'épine dorsale devint sensible, des étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache, qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d'un paquet d'aiguilles.