En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d'une candeur inattendue, rappel de l'innocence première. Elle vit successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean d'argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre.
Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnèrent, comme par une négation du ciel à de plus longues complicités. L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à celui que d'infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor revint se loger dans l'habitacle secret des impuretés consenties, et Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu'à craqueler comme une figue. Et elle entendait, heures d'irrémissible agonie! le rire de Péhor sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui semble sortir des tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen des vents empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup. Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen qui tremblait sous les vibrations… Il y eut dans l'asile immonde un grand remue-ménage, puis ce fut vers l'épigastre une sensation terrible de tassement et d'étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses griffes dans le cœur de Douceline, il déchira, en s'y accrochant, les trous d'éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui emportait la damnée aux abîmes… Un baiser d'excrémentielle purulence s'appliqua sur ses lèvres exactement, et l'âme de Douceline quitta ce monde, bue par les entrailles du démon Péhor.
LA ROBE BLANCHE
A Louis Denise.
Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls, les pommiers penchés et les dolentes masures,—sous la brume nocturne, le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des sueurs et des pleurs!
Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard résigné.
Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune.
Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée.
Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.
Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte illuminées.