Note 16: [(retour) ]
Le Subconscient, p. 11.
Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle. Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes, comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané de la nature.» Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance. C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite, on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction, analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise, fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.
Note 17: [(retour) ]
Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (Le Subconscient p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la traduction de Délerot est un peu différente.
Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire. Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie, d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours, des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience; et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur le monde et sur l'esprit[18].» Cette observation pourrait être appliquée au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses, qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement. Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la grâce est subconsciente.
Note 18: [(retour) ]
Le subconscient, p. 24.
Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que, comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance, du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce, soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation commune.
Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le subconscient est toujours le maître collaborateur.
Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème, d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés.
A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme. Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait», celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient, en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau, sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes; croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M. Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart: «Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier. L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21].» Tout est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets, se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire, fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation volontaire.
Note 19: [(retour) ]
Préface du Subconscient.