LA CRÉATION SUBCONSCIENTE[13]
Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles, car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point de science de l'homme.
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A propos de: Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les artistes, les savants et les écrivains, par le Dr Paul Chabaneix. Paris, J.-B. Bailliêre.—Cette étude était écrite quand a paru le magistral ouvrage de M. Ribot, L'Imagination créatrice (juillet 1900).
S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant, comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse, l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle.
La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée; on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la pensée.
L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes ou subconscientes[15].
Note 14: [(retour) ]
Voyez dans un rêve de Maury (Le Sommeil et les Rêves le mot jardin menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'Ane mort (Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe lo conduisait l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient, triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.
Note 15: [(retour) ]
A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela, mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.—Ceci peut servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.—Il vit des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait, par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la peinture italienne, feuilletée le matin.
La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut englober la découverte du savant et la construction idéologique du philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites, ou les plus beaux.
Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours inconsciente.»[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu, le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté, soit par le rêve.