Note 9: [(retour) ]

L'art d'écrire, p. 138.

M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style désécrit; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à en faire des fagots.

A partir de la neuvième leçon, l'Art d'écrire devient didactique encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution. Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans beaucoup de tourment. L'art de développer un sujet m'a été refusé par la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais pas davantage comment on invente; je crois qu'on invente surtout, au rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à l'élocution, je ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde. Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre, les pages compliquées du Capitaine Fracasse, et l'on dit que Buffon recopia dix-huit fois les Époques de la Nature[10]! Cela n'a aucune importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger, c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable, pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie.

Note 10: [(retour) ]

Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet: les Manuscrits de Buffon, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.

Note 11: [(retour) ]

Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite M. Albalat, page 213.

M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture animée des objets.» Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après l'analyse qu'il fait d'une page de Télémaque, il semble bien que Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois le mot doux et quatre fois le verbe former. Ce style est vraiment devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'Astrée; ces oranges douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes et vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction. Λευκοδάχιων voulait-il dire qui a des bras blancs ou n'était-ce plus qu'une épithète épuisée? Λευκακανθα donnait-il une image comme blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a perdu sa valeur représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des langues passées par les langues présentes, on doit supposer que la plus grande partie des épithètes homériques étaient déjà passées à l'abstraction au temps d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le trouver dans une oeuvre aussi surannée pour nous que Télémaque: mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts n'est un cliché que lu pour la centième fois; nouvelle, l'image serait ingénieuse et picturale. Traduits par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie mystérieuse à la fois et précise qu'ils n'ont pas au même degré dans l'original. Et de la Mariana de Tennyson, agréables vers pleins de lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarmé, par la substitution du concret à l'abstrait, fit une fresque aux belles couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme une préface à une théorie de la traduction; ici, elles suffiront à indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des textes d'une même langue et d'une même époque. J'ai déjà expliqué la formation historique des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant—et s'il nous avait été conservé, qu'il en eût souffert!—quelques-unes de ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes, couchées, à demi mortes, dans les vers neutres et la prose décalquée de plus d'un de ses trop fervents admirateurs.

Note 12: [(retour) ]

Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir l'Iliade et l'Odyssée.

Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion d'anges de la destinée, de lampes de la foi, de coupes de miel, qui ne furent certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature, comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme une Académie Julian?

Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images, les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin intellectuel.

Février 1899.