Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.

III

LA DISSOCIATION DES IDÉES

Il y a deux manières de penser: ou accepter telles qu'elles sont en usage les idées et les associations d'idées, ou se livrer, pour son compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, à d'originales dissociations d'idées. L'intelligence capable de tels efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l'abondance et la variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s'agit ou d'imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et à ordonner une infinité de couples nouveaux qu'une nouvelle opération désunira encore, jusqu'à la formation toujours équivoque et fragile de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l'expérience ces opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et l'intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. Véritablement l'association et la dissociation des idées (ou des images: l'idée n'est qu'une image usée) évoluent selon des méandres qu'il est impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la direction générale. Il n'est pas d'idées si éloignées, d'images si hétéroclites que l'aisance dans l'association ne puisse joindre au moins pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu'on entoure de chiffons à l'endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes dramatiques du cinquième acte[23]; et ces deux choses si loin, un cordage amarré sur un rocher et les genoux d'une actrice se trouvent, le temps de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que les genoux et la corde, les uns en dessus, l'autre en dessous, au pli, sont également «fourrés»[24], parce que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la délicieuse absurdité.

Note 23: [(retour) ]

Les Travailleurs de la mer; IIe partie, livre Ier, II.

Note 24: [(retour) ]

Terme technique.

De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte et n'en fasse un de ces tropes dont elle aime à s'enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d'un câble s'appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des idées, qui est le monde de l'amour libre. Les gens simples parfois en demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l'un ou l'autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule» d'un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de grossièreté. S'il est malséant de parler du genou d'un cordage, il ne l'est point d'évoquer le «coude» d'un tuyau ou la «panse» d'un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d'un mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie. Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous occuper que des idées, c'est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui s'agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.

Il y a des associations d'idées tellement durables qu'elles paraissent éternelles, tellement étroites qu'elles ressemblent à ces étoiles doubles que l'oeil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d'un vieux terme de rhétorique, loci communes sermonis, a pris, surtout depuis les développements de l'individualisme intellectuel, un sens péjoratif qu'elle était loin de posséder à l'origine, et encore au dix-septième siècle. En même temps qu'elle s'avilissait, la signification du «lieu commun» s'est rétrécie jusqu'à devenir une variante de la banalité, du déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la lettre, l'autre le fond ou l'esprit. Les confondre, c'est confondre la pensée avec l'expression de la pensée. Le cliché est immédiatement perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure originale. Il n'y a pas beaucoup d'exemples, en aucune littérature, d'idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l'esprit le plus difficile doit se contenter le plus souvent de l'un ou de l'autre de ces plaisirs, trop heureux quand il n'est pas privé à la fois de tous les deux; cela n'est pas très rare.

Le lieu commun est plus et moins qu'une banalité: c'est une banalité, mais parfois inéluctable; c'est une banalité, mais si universellement acceptée qu'elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être regardées comme des lieux communs, c'est-à-dire des associations d'idées communes à un grand nombre d'hommes et que presque aucun de ces hommes n'oserait briser de propos délibéré. L'homme, malgré sa tendance au mensonge, a un grand respect pour ce qu'il appelle la vérité; c'est que la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c'est que les lieux communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu'ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau de l'homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n'en est pas troublé, parce qu'il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d'horreur si l'on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu'aux fruits qui doivent former notre repas «successif»; l'horreur serait aussi forte si l'on nous faisait voir l'amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques ont essayé en vain d'opérer de sang-froid l'inventaire de leurs contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l'a indiqué M. Ribot, sont ce qu'il y a de plus fort en nous où ils représentent la permanence et la continuité. L'inventaire des contradictions d'autrui n'est pas moins difficile, s'il s'agit d'un homme en particulier; on se heurte à l'hypocrisie qui a précisément pour rôle social d'être le voile qui dissimule l'éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait donc interroger tous les hommes, c'est-à-dire l'entité humaine, ou du moins des groupes d'hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y compense l'hypocrisie des autres.

Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat, au lieu d'être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d'enseigner comment elles ne se forment pas, c'est-à-dire pourquoi tel lieu commun persiste à vivre sans postérité. C'est assez délicat, mais cela prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations d'idées. Il serait peut-être utile d'examiner d'abord comment les idées s'associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération est des plus simples; son principe est l'analogie. Il y a des analogies très lointaines; il y en a de si prochaines qu'elles sont à la portée de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine historique: deux idées se sont unies un jour sous l'influence des événements et cette union fut plus ou moins durable. L'Europe ayant vu de ses yeux l'agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées, Byzance—Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler les vérités qu'on leur propose. De Byzance, cette association d'idées s'est étendue à l'Empire romain tout entier, qui n'est plus, pour les historiens sages et respectueux, qu'une suite de décadences. On lisait récemment dans un journal grave: «Si la forme despotique avait une vertu particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l'avènement de l'empire n'aurait pas été une ère de développement dans la puissance militaire des Romains? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de l'effondrement[25].» Ce lieu commun d'origine chrétienne a été popularisé dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris[26] et n'est plus qu'une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l'a vu naître et mourir, il peut servir d'exemple et faire comprendre assez bien ce que c'est qu'une grande vérité historique.