Note 25: [(retour) ]
Le Temps, 31 octobre 1899.
Note 26: [(retour) ]
Romania, tome I, page 1.
Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d'exprimer une vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut, c'est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en ces deux éléments.
Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non encore dissocié; la dissociation étant analogue à ce qu'on appelle analyse, en chimie. L'analyse chimique ne conteste ni l'existence ni les qualités du corps qu'elle dissocie en divers éléments, souvent dissociables à leur tour; elle se borne à libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement différents. Avec les débris d'une vérité, on peut faire une autre vérité «identiquement contraire», travail qui ne serait qu'un jeu, mais encore excellent comme tous les exercices qui assouplissent l'intelligence et l'acheminent vers l'état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.
Il y a cependant des vérités que l'on ne songe ni à analyser ni à nier; elles sont incontestables, soit qu'elles nous aient été fournies par l'expérience séculaire de l'humanité, soit qu'elles fassent partie des axiomes de la science. Le prédicateur qui s'écriait en chaire devant Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs!» proférait une vérité que le froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester. Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à s'établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement admises. Ce n'est pas du premier coup que les races aryennes joignirent ces deux idées, l'idée de mort et l'idée de nécessité; beaucoup de peuplades noires n'y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n'y a pas de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le sorcier afin d'apprendre de lui quel est l'auteur de ce crime secret et magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d'esprit et toute mort prématurée d'un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits d'empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure; elles se rejoignent naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus d'une victime judiciaire.
L'homme associe les idées non pas selon la logique, selon l'exactitude vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C'est ce qui fait que la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le plus incontestables sont aussi celles qu'il s'efforça toujours de sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est opposée au travail de dissociation que l'on voit s'opérer lentement sur certaines vérités.
L'état de dissociation des lieux communs de la morale semble en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il s'agit, là encore, d'une sorte de lutte, non des individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences qui, en augmentant l'intensité de la vie individuelle, diminuent, l'expérience permet de dire, par cela même, l'intensité de la vie et de la force collectives. Il n'est pas douteux qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct individuel et des sociétés professer comme société une morale que chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.
On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en examinant l'état présent de la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l'association très étroite de deux idées, l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. Quiconque, homme ou peuple, n'a pas dissocié ces deux idées n'a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité; qu'en dehors de l'acte proprement générateur accompli sous la protection des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l'individu est le plus libre, le plus dégagé d'obligations, cette proposition ne serait contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou pour une dépréciation de l'ascétisme. Morale ou immorale, cela n'a ici aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier coup d'oeil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés qu'il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre l'intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour les individus et pour les groupes sociaux. C'est par faiblesse intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant procréé douze enfants, s'étonnent de l'inclémence de la vie; ces pauvres gens, qui n'ont même pas l'excuse des croyances religieuses, n'ont pas encore su dissocier l'idée de plaisir charnel et l'idée de génération. Chez eux la première détermine l'autre, et les gestes obéissent à une cérébralité enfantine et presque animale. L'homme arrivé au degré vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c'est un de ses privilèges, mais un de ceux qu'il n'atteint que pour en mourir.
Heureuse, en effet, pour l'individu qu'elle délivre, cette dissociation particulière l'est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant sur la terre les vides nécessaires à l'évolution des hommes.
Ce n'est qu'assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l'idée de femme et l'idée de génération; mais ils avaient dissocié très anciennement l'idée de génération et l'idée de plaisir charnel. Quand ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice, ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, d'ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l'histoire.