Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la dissociation de l'idée de plaisir charnel d'avec l'idée de génération, mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes conquêtes de l'humanité, la dissociation de l'idée d'amour et de l'idée de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre une telle dissociation que l'amour du frère et de la soeur leur eût semblé nul s'il n'eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point. Les différentes sortes d'inceste qui parviennent parfois à notre connaissance témoignent qu'un état d'esprit analogue n'est pas absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La forme particulièrement chrétienne de l'amour chaste, dégagé de toute idée de plaisir physique, est l'amour divin, tel qu'on le voit s'épanouir dans l'exaltation mystique des contemplateurs; c'est vraiment l'amour pur, puisqu'il ne correspond à rien de définissable, c'est l'intelligence s'adorant soi-même dans l'idée infinie qu'elle se fait d'elle-même. Ce qui peut s'y mêler de sensualisme tient à la disposition même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit donc pas en tenir compte dans une étude qui n'est pas physiologique. Ce que l'on a appelé maladroitement l'amour platonique est aussi une création chrétienne. C'est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse que l'amour physique, mais dégagée de l'idée de plaisir charnel, comme cette dernière idée s'était dégagée de l'idée de génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape de l'ascétisme, et l'on pourrait définir l'ascétisme l'état d'esprit où toutes les idées sont dissociées.
Avec la décroissance de l'influence chrétienne, la première étape de l'ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et l'ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre voie. De notre temps, l'idée d'amour s'est rejointe très étroitement à l'idée de plaisir physique et les moralistes s'emploient à réformer son association primitive avec l'idée de génération. C'est une régression assez curieuse.
On pourrait essayer une psychologie historique de l'humanité en recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants s'accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être la base, et cette recherche le but même de l'histoire. Puisque tout dans l'homme se ramène à l'intelligence, tout dans l'histoire doit se ramener à la psychologie. Ce serait l'excuse des faits, de comporter une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est l'association d'idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa l'accomplissement de la mission que Jeanne d'Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d'Arc était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en possession d'un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c'est une sorcière très puissante; l'opinion est unanime et les témoignages abondent. Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une magicienne. La magie n'était pas nécessairement diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans les imaginations qui n'étaient ni des anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre l'intelligence de l'homme. Le magicien était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté d'Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait Jeanne d'Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d'elle, très probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à travers de si merveilleuses aventures, l'usurpateur Ta-Kiang, comme cela est raconté dans l'admirable Dragon impérial de Judith Gautier.
Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle du soldat? N'y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un cours d'histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l'idée d'honneur et l'idée de militaire? Est-ce une survivance de la conception aristocratique de l'armée? L'association s'est-elle formée à la suite des événements d'il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti d'exalter le soldat pour s'encourager soi-même? Il faut comprendre cette idée d'honneur; elle en contient plusieurs autres, les idées de bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d'héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur, de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des qualités dont la race française se croit l'expression. Déterminer son origine serait donc déterminer, par cela même, l'époque où le Français commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de l'homme d'honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement; elles forment une vérité qui n'est guère contestée à l'heure actuelle que par des esprits d'une autorité médiocre ou d'une sincérité douteuse. Sa dissociation est donc très peu avancée, si l'on a égard à la totalité de la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable d'abstraction qu'on ne peut s'empêcher d'admirer quand on regarde froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat atteint ne fut pas le produit d'un raisonnement normal; c'est dans un accès de fièvre que la dissociation s'accomplit; elle fut inconsciente, et elle fut momentanée, mais elle fut, et c'est important pour l'observateur. L'idée d'honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de l'idée de militaire, qui est là l'idée de fait, l'idée femelle prête à recevoir tous les qualificatifs, et l'on s'aperçut que, s'il y avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n'était pas nécessaire. C'est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu'on a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports d'habitude et non de nécessité; et comme la mort d'une vérité est un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable. Malheureusement, après cet effort vers l'idée pure, les vieilles habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L'ancien élément qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau, moins logique que l'ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que l'opération avait avorté. L'association d'idées se refaisait, identique à la précédente, quoique l'un des éléments eût été retourné comme un vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les idées adventices de l'ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle association d'idées peut avoir une valeur destructive; elle n'offre aucun intérêt intellectuel.
Il ressort de l'anecdote que les idées qui nous semblent les plus claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n'ont cependant pas assez de force pour s'imposer toutes nues aux esprits communs. Pour s'assimiler l'idée d'armée, un cerveau d'aujourd'hui doit l'entourer d'éléments qui n'ont qu'une corrélation de rencontre ou d'opinion avec l'idée principale. On ne peut pas demander sans doute à un humble politicien de se faire de l'armée l'idée simple que s'en faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu'il ne serait pas absurde de ne considérer l'armée que comme la force extériorisée d'une nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes qu'on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple?
Quel bon moment que le moment d'aujourd'hui pour étudier le mécanisme de l'association et de la dissociation des idées! On parle souvent des idées; on a écrit sur l'évolution des idées. Aucun mot n'est plus mal défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l'Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent tout d'un coup en marche vers l'Idée; il y a des gens qui se dévouent à l'Idée, qui pâtissent pour l'Idée, qui rêvent de l'Idée, qui vivent les yeux fixés sur l'Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de divagations, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu? Est-ce un débris erratique de la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un caillou? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n'est pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie trop le sens primitif du mot et que l'idée n'est qu'une image parvenue à l'état abstrait, à l'état de notion; mais aussi qu'une notion, pour avoir droit au nom d'idée, doit être pure de toute compromission avec le contingent. Une notion à l'état d'idée est devenue incontestable; c'est un chiffre, c'est un signe; c'est une des lettres de l'alphabet de la pensée. Il n'y a pas des idées vraies et des idées fausses. L'idée est nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à des notions concrètes, c'est-à-dire une vérité. Le travail de la dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie fragile pour obtenir l'idée pure, une, et par conséquent inattaquable. Mais si l'on n'usait jamais des mots que selon leur sens unique et absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l'usage les a doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l'abîme qui sépare l'abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et l'eau fluide, c'est quand l'eau commence à se façonner en aiguilles, quand elle craque et cède encore sous la main qui s'y plonge: peut-être ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d'abdiquer toute prétention à l'ambiguité?
Cette idée d'armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un instant dégagée que pour s'obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses références à la réalité; l'idée de justice, au contraire, peut se considérer en soi, in abstracto. Dans l'enquête que fit M. Ribot sur les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances. Il y a dans cette figuration traditionnelle d'une idée abstraite une notion de l'origine même de cette idée. L'idée de justice n'est pas autre chose, en effet, que l'idée d'équilibre. La justice est le point mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se neutralisent pour produire l'inertie. La vie qui aurait passé par ce point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l'idée de vie, identique à l'idée de lutte de forces, est nécessairement l'idée de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n'écrivent plus rien, dans l'air froid. Les théologies situèrent la justice au delà du monde, dans l'éternité. C'est là seulement qu'elle peut être conçue et qu'elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes sa tyrannie qui ne connaît qu'une seule sorte d'arrêts, l'arrêt de mort. L'idée de justice rentre donc bien dans la série des idées incontestables et indémontrables; on n'en peut rien faire à l'état pur; il faut l'associer à quelque élément de fait ou s'abstenir d'un mot qui ne correspond qu'à une inconcevable entité. A vrai dire, l'idée de justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt l'idée de châtiment, qui leur est très familière, tantôt l'idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la première. Il s'agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter l'innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible, une définition de la culpabilité et une définition de l'innocence. Cela est difficile, ces mots du lexique moral n'ayant plus qu'une signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on demander, faut-il qu'un coupable soit châtié? Il semble, au contraire, que l'innocent, que l'on suppose un homme sain et normal, soit bien plus capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des excuses, l'imbécile qui s'est laissé voler? C'est ce que ferait la justice si, au lieu d'être une conception théologique, elle était encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien n'existe qu'en vertu du déséquilibre, de l'injustice; toute existence est un vol prélevé sur d'autres existences; aucune vie ne fleurit que sur un cimetière. Si elle se voulait l'auxiliaire et non plus la négatrice des lois naturelles, l'humanité prendrait soin de protéger les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu'on entende désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des coupables, l'extermination des puissants, et en même temps que le non-châtiment des innocents, l'exaltation des humbles. L'origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée dans l'évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs. Ainsi comprise, l'idée de justice apparaît contaminée à la fois par la haine et par l'envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire et l'on ne peut en faire l'analyse sans risquer d'être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d'une confusion entre l'idée de droit et l'idée de châtiment; le jour où le mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les instituteurs du peuple, incapables d'un effort sérieux de dissociation, ont aggravé une méprise qui d'ailleurs servait leurs intérêts. L'idée réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire de l'humanité; ce mot se résout à l'analyse en des éléments encore très complexes où l'on distingue l'idée de droit et l'idée de châtiment. Mais il y a tant d'illogisme dans cet accouplement singulier qu'on douterait de l'exactitude de l'opération, si les faits sociaux n'en fournissaient la preuve.
Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le peuple, pour l'homme moyen, des mots abstraits? C'est peu probable. Il semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot n'atteigne que des états échelonnés d'abstraction. L'idée pure est plus ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.
Dès qu'une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en circulation, elle s'aggrège en son voyage par le monde toutes sortes de végétations parasites. Parfois, l'organisme premier disparaît, entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs revendications de justice sociale se résumaient en ce cri: «A bas le ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors toute la sincérité de ce voeu et son ingénuité. Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité personnelle.
C'est sous un de ces bariolages que l'idée de liberté nous est présentée par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot, que l'idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette expression ambiguë. Il en est d'ailleurs de l'idée pure de liberté comme de l'idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans l'ordinaire de la vie. L'homme n'est pas libre, ni la nature, pas plus que ne sont justes ni l'homme ni la nature. Le raisonnement n'a aucune prise sur de telles idées; les exprimer, c'est les affirmer, mais elles fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens social, l'idée de liberté est encore mal dissociée; il n'y a pas d'idée générale de liberté, et il est difficile qu'il s'en forme une, puisque la liberté d'un individu ne s'exerce qu'aux dépens de la liberté d'autrui. Jadis, la liberté s'appelait le privilège; à tout prendre, c'est peut-être son véritable nom; encore aujourd'hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse, est un ensemble de privilèges; privilèges aussi la liberté de la parole concédée aux avocats; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la liberté d'association telle qu'on nous la propose. L'idée de liberté n'est peut-être qu'une déformation emphatique de l'idée de privilège. Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l'entendaient tel que le privilège du citoyen romain.