Novembre 1899.
IV
STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE
DE DÉCADENCE
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Décadence. C'est un mot bien
commode à l'usage des pédagogues
ignorants, mot vague derrière
lequel s'abritent notre paresse
et notre incuriosité de la loi.
Baudelaire, Lettre à Jules Janin. |
I
Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification. Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation universelle.
Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille verdure dont on fait les férules.
Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale. Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles. Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire, comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale clairement la naissance d'une mentalité nouvelle.
Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette illusion.
Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux, toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi; ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente, en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.