D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques, italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les manuels et dans les conversations.

Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie. C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée. Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire.

De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est un fait; une telle période est certainement une période de décadence littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de nécessité. La poésie est en sommeil au xviiie siècle, faute de poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux, un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence, mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire l'anatomie d'une idée.

Ce qui caractérise la poésie du xviiie siècle, c'est l'esprit d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur, avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles. Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit Werther, ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur, les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de décadence est identique à l'idée d'imitation.

Note 27: [(retour) ]

Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire, datent de l'ancien régime.

II

Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années, sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation, maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère. La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique, se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire; arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen surtout? La question de savoir si l'auteur des Revenants est un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous sommes[28].» Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu, l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment, après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits? Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale. Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance, ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique. Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier la vie?

Note 28: [(retour) ]

M. Stapfer, Des Réputations littéraires. Paris, 1891.

Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie, furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée abhorrée de non-imitation.

On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme l'attraction celui des choses.» Dans le domaine particulier de l'art et de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles. Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque; il eût régné plus longtemps si la Princesse de Clèves n'avait été l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il eût été honteux de ne pas imiter les anciens—ou, chose étrange, les Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine tremble d'avoir écrit Bajazet), il était honorable de savoir donner aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit.