Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique; il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau. Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française.
Si l'on néglige les accidents—quoique mémorables—ce principe est demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard! Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent bien une théorie.
L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature. On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule. Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses, ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas familière,—mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes, peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait, Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que le mot fut justement appliqué au poète de l'Après-midi d'un Faune, car il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de précieux, d'inattendu, de nouveau.
Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs idéalistes à des novateurs chrétiens.
Note 29: [(retour) ]
Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes de Prudence.
III
N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.
La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu de guerres littéraires comme il y a eu—mettons autrefois—des guerres religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là, elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'Hernani au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.
La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales, obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux: certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée, toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets, des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise; elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque, froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa, pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la Prose pour des Esseintes, s'il y a des phrases douteuses ou des vers irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté, c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan, les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les troupeaux.