Note 41: [(retour) ]

La Cathédrale, p. 438.

En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel à la Vierge qui devait enfanter, Virgini pariturae.

Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...» Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela, de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de la Cathédrale, est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et des diverses sortes de moines?

Note 42: [(retour) ]

A. Bonnetty: Traditions primitives (Annales de Philosophie Chrétienne, 1839).

V

Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien, comme d'autres pages de la Cathédrale prouvent qu'on n'apprend pas facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple, semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout empâtée...»[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «O felix nox, dit plus tard Pierre de Dace, o dulcis et delectabilis nox in qua mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!» Christine, véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus, par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein». Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde, de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich, la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable, souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla, l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement: «Caro, cariori, carissimo frati—Christina sua tota...» Cette correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est, en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de la Cathédrale.

Note 43: [(retour) ]

Cardinal Lamberti: De Canonis. (Cité par Brière de Boismont, Hallucinations, 2e éd., p. 523.)

Note 44: [(retour) ]

Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, op. cit., observations 73 et 74.

Note 45: [(retour) ]

Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1880.

Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions, Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu; ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu, est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient, on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang, engendrent les maladies[46].» Ils résident spécialement dans les eaux, dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait: «Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu au gibet pour la purification de l'air, ut naturam purgaret