Note 46: [(retour) ]
De Divinitate, III, iii.
Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue, ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins, savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre ont été plaqués au hasard de la cueillaison.
Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter la Cathédrale comme un véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un beau livre.
1898.
II
PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
Les apologistes protestants, pour mieux vitupérer le catholicisme, s'évertuèrent à démontrer qu'il n'est rien de plus, ni de moins, que la perpétuité du paganisme. Et on peut dire qu'ils y ont réussi, tant la haine a de persévérance et d'ingéniosité. Il n'y a presque rien à reprendre en des ouvrages tels que celui de Pierre Mussard, brave homme que Pierre Bayle, avec une excessive indulgence, qualifie d'homme fort illustré, vir admodum illustris; il était du moins fort savant, comme en témoignent ses «Conformités des cérémonies modernes avec les anciennes où l'on prouve par des autorités incontestables que les cérémonies de l'Église romaine sont empruntées des payens[47]». Ce livre du dévot pasteur est agréable et reste, complété par les diatribes de quelques fanatiques plus récents, la meilleure preuve de l'antiquité et aussi de l'excellence du catholicisme. Une religion, c'est un ensemble très complexe de pratiques superstitieuses par lesquelles les hommes se rendent favorables les divinités. On ne perfectionne pas de pareils systèmes; il faut les accepter tels que les générations les ont organisés, ou les nier rigoureusement. Les plus anciens sont les meilleurs; c'est une grande absurdité de vouloir rendre raisonnables les jeux des enfants et une grande folie de vouloir épurer les religions. Les jeux surveillés par des maîtres taquins n'en restent pas moins des jeux, quoique moins amusants; les religions réformées n'en restent pas moins des religions, mais dépouillées de toutes leurs grâces puériles. Une croyance, quelle qu'elle soit, est une superstition. Croire en un seul Dieu et le prier, si c'est un acte pieux, il est d'une piété plus large et plus belle de croire en tous les dieux du Panthéon et de leur offrir à tous des fruits et des agneaux. Pourquoi le seul Jupiter ou le seul Jéhovah? Ont-ils donc démontré leur existence objective mieux que les héros ou les saints? En ôtant au christianisme le culte des saints, les protestants lui ont ôté tout ce qui faisait sa vérité humaine. Les vrais dieux, il faut peut-être qu'ils aient d'abord vécu; leur choix sera alors dicté au peuple par l'idée qu'il se fait de l'état divin, c'est-à-dire de l'état héroïque. L'accord est plus facile avec des dieux qui furent des hommes ou qui, du moins, font figure d'hommes, par leur corps, même perfectionné, par leurs passions, leurs amours; et presque toute la religion tourne autour de cet acte simple et moral, le contrat.
Note 47: [(retour) ]
A Leyde, chez Jean Sambix, 1667. Cette édition est rare. Celle de Jean de Tournes, à Genèvre, un peu antérieure l'est davantage encore. On suit celle d'Amsterdam, 1744.
On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre sa vérité.
«La vie était, pour les Phéniciens, dit M. Philippe Berger[48], un contrat perpétuel avec la divinité.» Mais la vie de l'homme pieux ou du croyant a toujours été un contrat tacite ou formulé, et le mystique lui-même n'échappe pas à cette nécessité, ni même le quiétiste. Il n'y a pas d'amour qui ne désire l'amour et qui ne l'exige au fond de soi: sainte Thérèse veut être aimée alors même qu'elle sacrifie ses joies à sa passion. Dans le protestantisme, c'est la foi qui remplace les oeuvres en l'un des plateaux de la balance; on fait avec Dieu le marché qu'il sauvera l'âme qui croit en sa divinité. Cela n'est pas moins naïf, quoique plus audacieux encore, que les contrats polythéistes, car vraiment on offre alors bien peu de chose, en échange d'un bienfait, à la toute-puissante idole intellectuelle. La prière est tout au moins l'amorce d'un contrat entre l'homme et Dieu. Si Dieu accorde la grâce demandée, l'homme est tenu, sous peine de voir sa prière inexaucée à l'avenir, de se conformer aux règles établies par les prêtres; mais il y a un accommodement.