Note 48: [(retour) ]

Phénicie, dans la Grande Encyclopédie.

Dans le Journal inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de moins humain dans l'homme.

Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la religion, qui est encore à peine pressentie.

La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des formules. Le

MERCURIO ET MINERVAE
DIIS TVTELARIB.

est devenu, dans la suite des temps,

MARIA ET FRANCISCE
TVTELARES MEI

et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente, et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue.

II

Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la métamorphose ingénue: