Martirii gestans virgo Martina coronam
Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.
Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse, la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas. En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les utiliser.» Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies en France et en Allemagne. L'auteur des Conformités les loue de leur rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères de l'Église pour corroborer son fanatisme.
Note 49: [(retour) ]
Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.
Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la continuité religieuse.
Note 50: [(retour) ]
Voir page 142.
En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail d'érudition.
Les Romains vénéraient Spiniensis, qui protégeait leurs champs contre les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon, N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. Spiniensis est champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à Trivia et à ses obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers. On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, dii semitales, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu était sacré: solvere vota, payer le prix convenu au contrat. Si ce prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres, du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du fidèle.