Note 64: [(retour) ]

La Cité du Soleil; trad. de J. Rosset, p. 181, Oeuvres choisies de Campanella. Paris, 1847.

On aurait pu aussi bien citer Platon, République, V, que Campanella suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX de cette même République, où il considère l'histoire pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des utopistes; disons: ces grands enfants.

Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la préciser.

II

L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société est une colonie animale sans système nerveux central. La conscience d'un peuple, la conscience de l'humanité: métaphores. Il s'agit toujours d'une conscience particulière à laquelle par imitation s'agrègent les consciences éparses; mais la loi de l'unisson est fort loin d'être absolue et, même plus énergiques ou plus nombreuses, les divergences qui se taisent ou qui n'ont pas trouvé leur organe sont vaincues par un assentiment qui paraît unanime. Les hommes sont très souvent dupes des métaphores qu'ils ont créées eux-mêmes. On risque une comparaison, on la pousse un peu, une transformation s'opère. Paris est devenu le cerveau de la France. L'image admise, et elle n'a rien de fâcheux, voici les artères, les nerfs, les muscles, le squelette, une personne humaine vivante et vraie, la France, et nous sommes dupes: car tous les raisonnements qui agréaient à notre logique, appliqués au corps humain, nous allons les répéter avec innocence sur un être fictif et qui, en tant que matière à dissection psychologique, ne peut être sérieusement comparé à rien. Un homme est un homme, un pays est un pays. Si on n'en revient pas là après quelques figures, on n'a fait qu'une excursion ridicule dans la mauvaise littérature[65].

Note 65: [(retour) ]

La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de la République, V:

«Nous sommes convenus de ce qui était le plus grand bien de la société, et nous avons comparé en ce point une république bien gouvernée au corps, dont tous les membres ressentent en commun le plaisir et la douleur d'un seul membre.»

Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé et la puissance de la république.

L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre favori un mal plus grand encore.

Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.

Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original, s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut dépecer de souvenir.