Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute, par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis des législateurs de l'amour.
III
Quelle est la morale de l'amour?
Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans tous les pays civilisés l'usage social, en ce qui touche aux manifestations sexuelles, se confond avec la liberté absolue. Cette expression, pays civilisés, est peut-être hypothétique: si elle n'a pas d'application présente, puisque nous vivons sous le joug d'une morale ennemie des instincts de notre race, on se reportera, pour la comprendre, à la glorieuse période de l'empire romain, aux siècles calomniés par les démagogues chrétiens, ou de l'Italie du Quattrocento ou de la France de François Ier. L'amour, même en ses gestes publics, est du domaine privé; et il a tous les droits, précisément parce qu'il est un instinct, et l'instinct par excellence[66]. C'est ce que reconnaissent implicitement même les moralistes de la science en appelant ainsi leurs écrits. Qu'il est vain d'insérer, sous ce titre, «l'instinct sexuel,» des menaces contre la vie, contre les moyens que choisit à son gré pour se perpétuer la vie éternelle! Oser dire à l'instinct qu'il se trompe, c'est une des prétentions de la raison, mais peu raisonnable; la raison n'est là qu'une spectatrice qui compte et catalogue des attitudes que son essence même lui interdit de comprendre. Le peuple, oui le peuple du XIXe siècle (ou du XXe siècle), qui s'ébahit aux éclipses et en applaudit «le succès»[67], n'est pas sans croire que la Science est pour quelque chose dans la belle ordonnance du phénomène. Nos décrets contre l'instinct vital pourraient fort bien faire illusion au peuple de la science, mais non aux véritables observateurs et dont la sagesse ne veut pas dépasser un rôle déjà difficile.
Note 66: [(retour) ]
Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sont la paraphrase d'un propos hardi de la Tullia de Meursius (Colloquium VII, Fescennini): «Honestatem qui quaerit in voluptate, tenebras et quaerat in luce. Libidini nihil inhonestum...»
Note 67: [(retour) ]
Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.
Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?
Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement mollities. Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.
Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et la débauche; et le mariage n'est qu'un remedium amoris accordé par la bonté de Dieu à la turpitude humaine. Saint Paul parle de l'amour avec le même mépris matérialiste que Spinoza. Ces deux illustres Juifs ont la même âme. «Amor est titillatio quaedam concomitante idea causae externae,» dit Spinoza. Saint Paul avait désigné d'avance le philactère à cette démangeaison, le mariage. Il ne le concède que comme antidote au libertinage; à la débauche, δια δε ταδ πορνειας, mot que le latin ecclésiastique fornicatio ne rend que d'une façon équivoque. πορνεια entraîne au contraire l'idée de prostitution, et, en somme, son édifiant conseil se traduisait en français vulgaire: mariez-vous; cela vaut mieux que d'aller voir les filles. Voilà sur quelle parole se serait fondée la famille nouvelle si l'opulence verbale du catholicisme païen n'avait su entourer de phrases sensuelles la parole brutale de l'apôtre juif; l'Église substitua à l'idée de πορνεια la musique d'alcove du Cantique des Cantiques. Cependant les moralistes mystiques commentèrent à l'envi saint Paul dont ils réussirent à exagérer encore le mépris pour les oeuvres de vie. Le tisseur de tentes en poil de chameau, et que rien ne préparait à la littérature et au sacerdoce, n'est pas toujours très précis. Qui n'a été choqué de la comparaison dont il use pour flétrir les raffinements sexuels, les appelant des pratiques more bestiarum, alors que le propre de l'animal est précisément de ne demander à la copulation que la satisfaction rapide d'un désir inconscient. Les inversions de l'instinct sont rares chez les animaux en liberté et ce n'est que de nos jours qu'on les a observées[68]. L'apôtre n'usait donc que d'un de ces grossiers lieux communs qui n'ont même pas le mérite de renfermer une vieille vérité d'observation. Que de fois cependant cette allusion fut-elle répétée par ceux qui feignent de croire que les inventions de l'homme dans la volupté sont méprisables! La franchise de saint Paul accrue par le ton arrogant de ses commentateurs eut du moins cet heureux résultat de faire condamner dans leur ensemble, mais non dans leur détail, les pratiques sexuelles. La règle des mystiques est le tout ou rien; ils dédaignent les distinctions où devaient plus tard se complaire les casuistes, en ces curieux traités où ils font preuve, à défaut de goût, d'une science de bon aloi et puisée, quoique pas toujours, aux sources de la réalité. De ce dédain il résulta une certaine liberté de moeurs. Bien des amusements parurent permis à tous ceux qui étaient restés dans le siècle; la littérature du moyen âge témoigne de cette aisance dans les relations sociales. Dès le XIIe siècle, la religion n'est plus qu'une tradition formelle dont l'influence est nulle sur la sensibilité; et l'intelligence elle-même se dégage du lien théologique, comme on le saurait si on avait recueilli avec plus de soin les aveux d'incrédulité qui ne sont rares, ni chez les poètes, ni chez les philosophes scolastiques. L'amour ne s'embarrasse d'aucun préjugé, il suit son désir, confiant dans l'innocuité des rapports sexuels.
Note 68: [(retour) ]
Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Féré.