Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue, virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important. Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.
Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge, la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon, et on peut danser dessus pendant des nuits entières.
Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile, en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire. Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations, surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée. Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez toujours renier.
La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange. Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins; quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.
IX
Quelles que soient votre force, vos armes et votre insolence, vous aurez besoin de faire partie d'un cénacle ou d'une coterie, comme on a besoin d'un cercle ou d'un café. En cette occurrence, agissez comme les députés qui n'ont d'autre opinion que leur ambition, faites-vous inscrire à tous les groupes, mais fréquentez d'abord le plus redoutable, celui des Arrivistes. Ayant ainsi des relations contradictoires, vous connaîtrez de petits secrets qui ne vous seront pas inutiles pour vous pousser dans le sens de votre véritable intérêt, qui est de capter la confiance des belligérants afin de les mieux trahir, le moment venu. Sachez seulement que les Arrivistes sont fort soupçonneux et fort méchants: je les ai vus, pareils aux loups de Sibérie, manger résolument l'un de leurs amis tombé dans la neige: ils ont un bon appétit et de belles dents. A la moindre imprudence, ils se jetteront sur vous et vous dévoreront en commençant par les parties molles, mais tout y passera jusqu'aux os et jusqu'aux excréments, et on les admirera sur le boulevard, fiers de leurs lèvres encore sanglantes. C'est à vous de demeurer solide sur vos jambes, la main sur votre épée et le visage plat comme une mer hypocrite. Si quelqu'un des vôtres prenait une attitude arrogante, ou seulement si, quand vous passez, le public le regardait avec trop de complaisance, n'hésitez pas à le faire tomber adroitement le nez sur le pavé et à prendre aussitôt la tête du troupeau, pendant que les autres s'arrêteront à le frapper et à le mordre: dans la vie, il faut savoir sacrifier un plaisir immédiat à la réalisation future d'un plus grand bien.
X
Vous aurez à prendre une attitude touchant les choses de l'amour. Si vos goûts vous portent vers les femmes, ne faites pas étalage d'une inclination trop commune pour qu'elle puisse jamais attirer sur vous l'attention du monde. Apprenez le langage secret et les gestes maçonniques des invertis, efforcez-vous d'acquérir (cela est difficile) cette incroyable voix molle et blanche par quoi un de ces êtres se reconnaît infailliblement dans les concerts humains: cela vous sera utile, car, outre que ces gens forment une secte très unie et assez puissante, la singularité d'un tel cynisme doublera votre réputation, si vous en avez déjà, et, si vous êtes encore inconnu, suffira à vous mettre en bon rang parmi les curiosités littéraires.
Dans le cas où vous auriez vraiment ce goût à la mode, je vous conseillerais au contraire une certaine réserve. Un homme soupçonné de mauvaises moeurs est incontestablement plus estimé qu'un homme convaincu de mauvaises moeurs; la possibilité d'actes très malpropres excite l'imagination d'une quantité de personnes retenues seulement par la prudence ou par la lâcheté; mais, s'il est avéré que les actes ont été perpétrés, les désirs reculent devant une certitude trop brutale. Je crois que tel est le mécanisme de ce singulier revirement, et je vous engage à la prudence. D'ailleurs, il est toujours bon de feindre: ainsi on ménage sa propre nature et on se réserve, en cas d'accident, la suprême ressource de la sincérité.
XI