Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là? Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles et les plus délicats.
VI
En vous interdisant les idées, il est bien évident que je ne pense qu'aux idées originales ou assez renouvelées pour paraître nouvelles. Les idées, c'est ce que je vous ai déjà allégué sous le nom de pacotille; vous n'en avez pas; le temps vous manque pour réfléchir, et d'ailleurs les idées naissent spontanément de germes promenés dans l'air et qui se posent sur le terrain qui leur plaît et là poussent et se développent et fleurissent naïvement, heureuses d'avoir fleuri. Donc, ne gaspillez pas les heures précieuses à interroger votre crâne vide, à remuer l'inutile sable où le vent n'a déposé que des graines aussitôt sèches et mortes; il vous faut des idées, pourtant: eh bien, soyez brave, volez! Les écrivains que vous dépouillerez le plus fructueusement, ce sont vos prédécesseurs immédiats. A peine à mi-chemin de la montée, les bras occupés de pioches et de haches, tout au labeur, ils n'auront ni le temps ni le souci, peut-être, de se défendre; les voix ne sont bien entendues que du sommet; s'ils crient leurs cris mourront dans les broussailles: vous pouvez donc opérer avec une heureuse sécurité.
Un autre motif de choisir vos aînés les plus proches, c'est que leurs idées déjà un peu connues seront mieux accueillies du public, qui n'y verra pas l'injure d'imaginations trop neuves et trop fraîches; elles peuvent, par un coup de succès, se répandre d'un jour à l'autre; c'est de la besogne à moitié faite, profitez-en sans scrupule, car il faut arriver, et celui qui arrive le premier peut se mettre à table pendant que les autres peinent dans la nuit, sous la pluie. Je vous recommanderai même, quand vous serez entré dans l'hôtellerie, de fermer la porte à double tour; si l'on frappe, si l'on appelle, suggérez que cela pourrait bien être cette troupe de voleurs que vous avez rencontrée en route; et si l'on insiste, n'hésitez pas à armer toute la maison et à tirer par les fenêtres.
Ainsi arrivé du premier coup où d'autres, qui valent mieux que vous, n'arriveront que plus tard ou peut-être jamais, vous prendrez une importance vraiment théâtrale; vous aurez l'air de résumer honnêtement les talents divers que vous aurez dérobés avec adresse et décision, et les vieux pensionnaires de l'hôtellerie vous fêteront comme un miracle. Tous sans doute ne seront pas dupes, mais il suffit que ceux-là le soient qui, les jours de migraine, ont besoin d'un sujet d'article facile et à la portée du peuple. Songez toujours à cela; soyez, au moins deux ou trois fois dans votre vie, un sujet d'article: le moins qui puisse vous échoir, c'est une productive célébrité.
VII
Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui, ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.
Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire, sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances, le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse de votre coeur.
VIII
Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis; vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,—ce qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les autres.