De la pacotille, j'ai peu de chose à vous dire en particulier. Pour se la procurer, il ne faut ni argent, comme dans le commerce; ni étude, ni talent, comme il était d'usage dans les anciennes sociétés littéraires; à cette heure, vous n'avez besoin que d'adresse: de l'adresse et encore de l'adresse. Figurez-vous un noyer tout plein de belles noix vertes et que le fermier soit occupé loin de là à sarcler ses betteraves ou à battre son blé: il vous suffit d'une gaule ou d'un bâton court, ou même d'un caillou, pour faire pleuvoir à vos pieds les belles noix vertes. Ensuite, il ne s'agit que de les éplucher sans se salir les doigts; des gens prétendent que cela est fort difficile, «qu'il en reste toujours quelque chose»: oui, cela est difficile, mais si vos doigts restaient tachés, vous en seriez quitte pour porter des gants; un autre motif m'a déjà fait vous recommander cet usage.
Vous trouverez, disséminées dans les paragraphes suivants, quelques autres notions touchant la pacotille,—laquelle, en somme, se composera de tout ce que vous pourrez voler subtilement aux riches et aux pauvres, aux arbres et aux ronces;—car je ne suppose pas que vous possédiez naturellement autre chose qu'une intelligence pratique et rusée; en ce cas, vous ne m'auriez pas demandé de conseils et vous n'en auriez pas besoin.
III
Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui, divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il faut vivre riche. Il faut mourir gras.» Et cette devise, outre ses deux sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième, ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus de génie, et avec moins de bonne volonté,—mais, avec un sage régime, vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.
Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.
Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que, hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature, l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.
IV
Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse. Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre valeur littéraire—naturellement proportionnelle au chiffre inscrit;—à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite, afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais aussi d'une méthode.
V
Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu (pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne soit journellement d'usage dans le langage familier.» Toutes les autres règles découlent de celle-là; bien observée, elle suffit à préserver de «l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.