Or, sans être pourtant le disciple de la prudence philosophique qui, arrivée au croisement de deux routes, s'assied et se demande: vers quel point cardinal reprendrai-je ma promenade, quand je me serai bien reposée? je me suis assis, comme elle, au croisement des deux routes, et, ayant réfléchi, je résolus de ne suivre aucune des routes frayées, et de m'en aller à travers champs.

En somme, tout en ne répugnant ni à l'une, ni à l'autre des deux conséquences que j'ai dites,—car elles pouvaient être nécessaires et inéluctables—j'ai songé que peut-être elles n'étaient ni nécessaires, ni inéluctables, soit en métaphysique, soit en politique, soit relativement à notre conduite privée dans la vie, lorsque, mus par l'absurde besoin de logique qui nous tyrannise, nous souhaitons de mettre notre vie d'accord avec nos principes.

(Il serait si simple de mettre nos principes d'accord avec notre vie.)

On trouvera peut-être, malgré mes affirmations, que je me contredis; mais les jugements, quoique j'aie besoin, autant que nul autre, de la sympathie humaine, me troublent peu. D'ailleurs, aller tout droit, comme une balle (tout droit, ou selon la trajectoire prévue), dans la droite voie de la logique, est plutôt le fait des esprits simples,—je ne dirai pas médiocres, ce qui serait bien différent. Aucun des grands philosophes allemands[71] n'a été purement logique: ni Kant, bifurquant vers la raison pratique, ni Fichte, prônant le patriotisme[72], ni Schopenhauer dont le pessimisme s'abreuve d'illusoires antidotes; et Jésus, lui-même, parlant comme Dieu, s'est contredit sciemment, puisque, après le «Mon royaume n'est pas de ce monde», il profère le «Rendez à César...». Logiquement, il devrait dire: «J'ignore tout, hormis mon royaume, qui n'est pas de ce monde, et César comme le reste.» Mais en prononçant cette négation: «pas de ce monde,» il affirmait «ce monde», et il dut songer aux relations qu'avec «ce monde» devaient nécessairement avoir ses disciples, les hommes de bonne volonté.

Note 71: [(retour) ]

Ni des Français. Malebranche, étant oratorien, se croyait chrétien et ne l'était que de coeur. Sa philosophie mène au fakirisme.

Note 72: [(retour) ]

Discours à la nation allemande.

Revenons à la pathologie de l'idéalisme.

Négligeant provisoirement les conséquences sociales d'une doctrine qui, d'ailleurs, est impopulaire, je ne veux alléguer qu'un néronisme de dilettante et qu'un fakirisme de bonne compagnie; et même, pour simplifier l'enquête, laissons encore de côté le pseudo-fakirisme. Il nous suffira d'avoir à faire la critique du néronisme mental, plus clairement appelé le narcissisme.

Narcisse,

Quid videat nescit; sed quod videt, uritur illo,