Mais qu'elle serve, sycophante, les intérêts d'un audacieux philanthrope ou qu'elle soit l'assurance contre la grêle signée par un trembleur innocent, la charité perd également tous ses caractères essentiels: en d'autres circonstances, elle n'en garde que peu et c'est, par exemple, singulièrement la diminuer en beauté que de la faire descendre au rang de rouage social, moteur d'ordre humain, complice des tyrannies de la civilisation. On a dit que l'aumône était l'une des insultes du riche envers le pauvre. Presque toujours: parce qu'elle n'est presque jamais le don gratuit. On achète, pour quelques argents, le silence et la sagesse du pauvre; mais l'aumône qui ne demanderait rien en échange, l'aumône d'un verre d'eau-de-vie à un ivrogne, serait-ce vraiment une insulte? Il est affreux de conduire chez le boulanger la triste créature qui tend la main; la voilà l'insulte, et impardonnable, l'insulte d'une charité méprisante qui limite le besoin pour limiter le don. Et que savez-vous si ce pauvre n'a pas besoin d'une fleur ou d'une femme? Le pain que vous lui offrez, il ne devrait le manger que trempé dans le sang amer de vos veines rompues. La charité qui limite et qui choisit est cruelle et dérisoire; si l'on y mêle la notion du devoir, elle s'ironise encore et s'aggrave, et se déshonorerait, si c'était possible.
Peut-on déshonorer la charité?
Villiers de l'Isle-Adam, d'un obscène mendiant, disait qu'il déshonorait la pauvreté. C'est aller loin. Si des pauvres sont abjects ils ne déshonorent qu'eux-mêmes; et la charité est-elle avilie par la danseuse qui, en un hideux bal de bienfaisance, fait choir un plaisir à l'humiliation d'un devoir? Les mots collectifs ne sont pas responsables des unités qu'ils signifient: élevés au rang d'idées, ils ne peuvent être amoindris par la trahison d'un fait.
Qui peut déshonorer la joie?
Mais la charité est une joie à laquelle, comme à toutes les joies, il faut un peu d'hypocrisie, le demi-jour, le pas de nom, l'acte d'homme pur et simple, comme la possession d'une femme dont on ne connaîtra que la surface et qui n'entendra que l'anonyme cri de l'Homme, dans l'ombre d'une oeuvre secrète.
Février 1896.
IV
LA DESTINÉE DES LANGUES
On a publié naguère dans une revue de vulgarisation[85] un article orné de ce titre brillant: «La Guerre des langues.» Malheureusement, quoique muni d'une érudition toute fraîche et assuré des plus récentes statistiques, l'auteur, qui est un étranger, n'a pu proférer les conclusions qui se seraient tout naturellement imposées à un écrivain français. Il voit la question par le côté extérieur: il est plein de sympathie, mais il manque, et c'est bien son droit, de cet amour qui adore jusqu'aux défauts de sa passion et qui veut que l'être unique triomphe tout entier, même contre tout droit, toute justice et sagesse. Il y a aussi bien du souci commercial dans ses calculs; souci louable et que même un poète partagerait, puisque la littérature se vend:—comme
Note 85: [(retour) ]
On a supprimé le nom, d'ailleurs insignifiant, qui figurait dans la première version de cette fantaisie. Peut-être gagnera-t-elle à être dépouillée de tout caractère polémique.