les oranges et comme les fleurs; mais on songe que ce directeur d'une revue française le pourrait être, si son exode avait fourché, d'un recueil allemand ou d'un magasin anglais, et tel voeu touchant la simplification de notre orthographe et, en vérité oui! de notre syntaxe, ne laisse pas que de nous troubler au souvenir, évoqué aussitôt, d'un célèbre jugement du roi Salomon. Sit ut est, aut non sit; ce mot d'un jésuite prénietzschéen, la plus haute parole échappée à l'instinct de puissance, doit être rappelé avant toute discussion. Sa clarté dispense de longs commentaires.
Il est toujours amusant de voir un Tchèque ou un Polonais offrir du fond de son coeur à un Français de Reims ou de Rouen des moyens délicats d'améliorer la langue qu'il apprit dans le ventre de sa mère; on passe sur l'impudence et l'on rit: on aime à rire sur les bords de la Seine et sur les bords de la Marne. Mais nous avons affaire à un sérieux judaïque qu'aucune plaisanterie n'écorche, et il nous faudrait peut-être traiter sérieusement d'un sujet qui semblait réservé jusqu'ici à égayer la fin des vaines séances académiques.
En voici l'exposé, repris à son commencement:
Jadis, assure-t-on, le français était la langue parlée par le plus grand nombre d'hommes. Ce jadis est imprécis. Je vois bien, d'après les petits bonshommes gradués comme des fioles d'officine (dont le démonstrateur éclaire libéralement l'intellect de ses nombreux lecteurs), je vois bien, dis-je, que le français est aujourd'hui serré d'assez près par le japonais et que, bien au-dessus de la française, la fiole russe dresse sa capsule noire; je vois bien les rapports arithmétiques qu'il y a entre les chiffres 85, 58 et 40,—mais c'est tout, car il s'agit des langues humaines, c'est-à-dire de pensée, d'art, de poésie, et non pas de sucre, de poivre ou de café. Songez qu'il y a presque deux fois plus de moulins à parole qui broient du russe qu'il n'y en a d'abonnés à moudre du français! Et quoi? Il y a encore bien plus de moulins chinois: il y en a trois ou quatre cent millions. La statistique est l'art de dépouiller les chiffres de toute la réalité qu'ils contiennent. Un égale un, parfois; le plus souvent 1 = x. L'auteur, qui est israélite, devrait se souvenir qu'une petite tribu de Bédouins a imposé sa religion au monde entier. Le grec classique n'a jamais été parlé à la fois par un peuple plus nombreux que les Suisses ou les Danois.
Mais le grec serait mort et sa littérature aurait péri sans la puissance byzantine; et c'est le javelot romain qui planta le latin dans l'Europe occidentale. La destinée d'une langue est déterminée par deux causes, l'une intime et l'autre d'action extérieure, l'une toute littéraire et l'autre toute politique. Cette seconde cause est la plus forte; elle peut anéantir la première; mais si elle s'y ajoute, au lieu de la contrarier, elle peut acquérir une puissance indestructible. L'avenir sera ce qu'il lui plaira; ce qui est hors de notre influence et de notre raison ne doit pas nous intéresser fortement. Cependant il est évident que la langue de l'Europe future sera la langue du vainqueur de l'Europe; et s'il est probable que la Russie soit la Rome de demain, il est probable que le russe soit le latin des prochains siècles. Le rôle de la France, avilie par des gouvernements indignes, étant désormais purement littéraire (à moins d'un improbable réveil), la question qui peut amuser est celle-ci: dans quelle proportion, à côté de la langue du vainqueur, les langues des vaincus futurs peuvent-elles espérer de vivre littérairement?
C'est-à-dire à l'état de langues mortes, de langues de parade ou de cénacles. Car la vie et l'unité d'une langue sont intimement liées à la vie et à l'unité politiques d'un peuple. L'histoire de la langue française l'a montré clairement, quoique à rebours, et l'évolution de l'espagnol dans l'Amérique du Sud sera prochainement un argument pour cette thèse, qui n'est pas d'ailleurs contestable. Les états de l'Europe vaincue, en perdant leur autonomie, verront leurs langues se fractionner rapidement en une quantité de dialectes dont la différenciation sera croissante. Ou, pour mieux dire, les dialectes de France, par exemple, qui sont encore vivants et fort nombreux, n'étant plus dominés par un parler commun qui les régisse et les coordonne, deviendront de véritables petites langues particulières aussi différentes entre elles que le wallon et le provençal, le picard et le portugais. Les Français de Lyon ne comprendront plus ceux de Nantes, ni ceux de Paris ceux de Rennes. Il y aura des années et peut-être des siècles de grand trouble, une anarchie linguistique analogue à la grande anarchie qui suivit la destruction politique de l'empire romain. Mais les hommes, et c'est leur fin, sont ingénieux à tourner les obstacles que la nature leur impose. Ayant besoin d'une langue d'échange, ils accepteront sans aucun doute celle du vainqueur. Ces acceptations, dont il y a tant d'exemples dans l'histoire, semblent inexplicables parce qu'on les croit bénévoles. Mais si l'on réfléchit que les fonctions publiques, l'influence et la richesse ne sont plus abordables pour les vaincus qu'au moyen de la langue du vainqueur, qui est le bac ou le pont joignant les deux rives du fleuve, les apostasies linguistiques apparaissent au contraire absolument conformes à ce que l'on doit entendre de la nature humaine, toujours inclinée du côté du bonheur sensible.
Cependant les Barbares n'imposèrent pas leurs langues au monde romain; le latin, que les Vandales avaient respecté en Afrique, ne céda que beaucoup plus tard à l'invasion arabe. Il faut sans doute tenir compte, dans l'examen de ces faits contradictoires, soit de l'intelligence, soit du caractère du vainqueur. Pourquoi le latin qui avait résisté aux Vandales ne put-il résister aux Arabes? Sans doute parce que, malgré que leur nom ait acquis une mauvaise odeur, les Vandales, d'une race douce et intelligente, plus sensuelle que vaniteuse, furent vite amollis et amusés par une civilisation dont tous les éléments n'étaient pas étrangers à leur mentalité. Mais aucun contact ni de sentiment ni d'intelligence ne fut possible entre l'Arabe et le Romano-Vandale; les vainqueurs exercèrent tous leurs droits et même celui du massacre.
Le caractère orgueilleux des Romains avait eu le même résultat que la stupidité des Arabes. Pas plus que l'Anglais ou le Français d'aujourd'hui, ils ne voulurent considérer comme un outil respectable la langue des vaincus; les soldats de César ne songèrent pas plus à parler gaulois que mexicain les compagnons de Cortez. Chose singulière, Cortez avait trouvé un interprète au seuil de l'empire mystérieux qu'il allait dompter en quelques semaines; César en trouva autant qu'il y avait de dialectes en Gaule: il y a des hommes pour qui les défenses de la nature deviennent des complices. Mais le futur vainqueur de l'Europe rencontrera, non des dialectes sans intensité, mais les langues robustes et résistantes, appuyées sur des littératures anciennes, respectées, vivaces, sur des traditions administratives, sur la foi populaire qui, en certains pays d'Europe, identifie avec beaucoup de raison la langue, la race et la patrie politique. Dans ces luttes suprêmes, les littératures seront encore une force; quand les armées auront été anéanties, au-dessus des mâles égorgés les femmes se dresseront pleines d'imprécations et de gémissements où la langue des vaincus affirmera sa volonté de vivre, même pour la souffrance et pour le désespoir, et les enfants oublieront difficilement le son des syllabes qui auront, autant que les larmes, autant que les sanglots, pleuré leurs pères. Mais la vie, plus forte que les sentiments particuliers, est aussi plus forte que les sentiments nationaux. Les langues de l'Europe périront toutes, malgré ce qu'elles contiennent de beauté et d'humanité; elles périront toutes selon la tradition orale: si l'une ou deux ou trois d'entre elles doivent échapper à la mort intégrale et vivre, un peu, comme vivent encore un peu, aujourd'hui, le latin et, beaucoup moins, le grec ou l'ancien français,—lesquelles?
Si l'on suppose que le vainqueur de l'Europe et du monde sera le peuple russe, il faut d'abord éliminer toutes les autres langues slaves, qui seront les premières détruites. Aucune d'elles, d'ailleurs, ne possède une littérature qui puisse ou retarder ou même faire regretter beaucoup leur disparition; on peut dès maintenant les considérer comme des phénomènes passagers, et avec un peu d'application déterminer, à un siècle près, tout cataclysme écarté, la date de l'extinction totale. Ceci admis, on appliquera le même raisonnement aux parlers scandinaves dont la vie, rénovée par tel écrivain de génie, n'en est pas moins factice et précaire. Même si l'Europe devait, au lieu de la conquête, subir, châtiment bien plus épouvantable, la paix mélancolique que lui prédisent les humanitaires, on ne voit pas la place que pourrait tenir dans le monde, Ibsen disparu, une langue telle que le dano-norwégien. Ces dialectes réservés à un petit nombre d'hommes sont pour ces hommes mêmes un embarras et un piège, et, plus encore, un tombeau.
Le hollandais ne doit pas attendre une meilleure destinée, ni le portugais; mais ces deux langues pourraient, longtemps encore, évoluer, l'une en Afrique, l'autre au Brésil, où, malgré de singulières modifications, elles garderaient assez de leur figure primitive pour faire douter de leur disparition réelle. Quoique plus vigoureux, mais aussi dénué de force expansive, l'espagnol subirait le même sort et son histoire se continuerait outre-mer, à travers les immensités de plus de la moitié d'un continent immense.