L'envahisseur, qui s'est d'abord attaqué à l'Allemagne, déjà enserrée par une conquête presque circulaire, y trouve une sérieuse résistance linguistique, mais sans profondeur, sans racines. La littérature presque toute de science ou de philosophie s'y renouvelait tous les dix ans, et les derniers siècles, depuis Nietzsche, dont le ferment a ravagé mais non renouvelé un monde, trop décadent et déjà ruiné, y ont été presque inféconds. La folie des analyses et des expériences socialistes ont abruti définitivement le peuple allemand en développant sa double tendance à la rêverie sentimentale et à la jouissance matérielle. Ses dernières activités mentales ignorent, plus encore qu'au vingtième siècle, les joies aristocratiques de la création; il est devenu tout entier contrefacteur et assimilateur; il imite, il traduit, il compile. C'est sans répugnance qu'il apprendra la langue du vainqueur; il emploiera à cette besogne, dont il sentira vivement l'utilité hédémonique, les derniers restes de son énergie et son attention depuis longtemps disciplinée. Sa littérature obscure, lourde et sans éclat n'opposera qu'une faible digue aux puissantes vagues du nouvel océan barbare. Les sentimentalités récalcitrantes trouveront dans la musique un refuge suprême.

Cependant les tentacules de la pieuvre atteignent l'Angleterre et l'Italie. Une île est une proie difficile à atteindre, mais dès qu'elle est touchée, c'est une proie paralysée. Un État insulaire n'a jamais d'armée, quelle que soit sa volonté de se créer cet organe de défense; au centre de la partie mobile de la population, il y a une masse d'hommes plus ignorants, plus orgueilleux et plus timorés que chez n'importe quelle nation continentale. Tout étranger y tomberait comme un Martien et n'y ferait pas régner un moindre désarroi ni une moindre terreur[86]. La conquête linguistique des grandes îles est plus facile encore que leur conquête militaire; il n'y faut que de la persévérance. L'entêtement s'amollit bientôt, pénétré par le doux esprit de lucre, par les saines idées d'utilité; l'instinct commercial étouffe l'instinct national. Pour les peuples uniquement trafiquants, comme les insulaires, la langue des dieux est celle qui est pour l'or la meilleure glu.

Note 86: [(retour) ]

Récemment, la vue d'un navire au pavillon inconnu, qui fuyait le mauvais temps, fit que les habitants d'un village de pêcheurs écossais s'enfuirent épouvantés, croyant à une invasion des Boers! Que doit donc être le terrien anglais?

L'Angleterre, qui a une littérature, n'a pas ou n'a plus de langue littéraire. Tels Anglais qu'on nous apprend à vénérer comme de grands écrivains ignorent jusqu'à l'art élémentaire de la phrase et du rythme; ils écrivent comme ils parlent, en oubliant une partie des mots, et comme ils pensent, en oubliant une partie des idées. Quand ils croient composer, ils juxtaposent. Ils envoient leurs pensées à la bataille, comme lord Methuen ses soldats, par petits groupes compacts et isolés. On ne sait pas encore ce que veut dire Hamlet; on sait qu'enlevée la broderie admirable des images il ne reste de Roméo et Juliette qu'un conte enfantin. Mais Shakespeare est un tel brodeur! Ici, il y a une langue littéraire, et plus forte que la pensée même dont elle est l'expression. Moment unique: les poètes anglais ne sont presque jamais des artistes, et c'est l'inverse en Italie, où l'art verbal recouvre si peu de vraie poésie. Il n'est pas probable que l'ironie d'un Swift ou d'un Carlyle soit goûtée par un peuple glorieux de sa force et ardent à la vie. Ce n'est pas là de la littérature de vainqueur. Le passage de la langue anglaise de l'état vivant à l'état classique ne pourra donc être déterminé que par le respect dont même des barbares auront appris à entourer le nom de Shakespeare. Si Shakespeare demeure, si le texte de son oeuvre est déclaré sacré, des centaines de noms et de livres anglais peuvent entrer dans le temple, escorte du génie sauveur; mais ce triomphe n'est pas certain. Trop libre et trop passionné, Shakespeare, dans les derniers siècles de l'Europe, aura été fort négligé par une Angleterre de plus en plus méthodiste et commerciale. La mort de Ruskin a clos une ère d'activité esthétique ou du moins de tentatives intéressantes pour l'impossible fusion des idées de beauté et de vie humaine. Après la disparition du prophète de la lumière, l'Angleterre est revenue avec délices à ses joies sombres et closes. La peinture claire et les étoffes transparentes sont incompatibles avec la nécessité de la houille; là où il faut se chauffer beaucoup et beaucoup activer des machines, le plaisir est d'avoir une maison solide, de manger des choses fortes, de boire en écoutant la pluie battre les vitres. Quelques distractions violentes suffisent, aux jours de beau temps. Mais les revers militaires et des difficultés sociales ont encore durci le caractère de l'Anglais, et les hommes comme la nation se sont enfermés dans un isolement cruel. L'Angleterre se fait souffrir elle-même pour oublier les blessures qu'elle a reçues de l'étranger et c'est la religion qui a bénéficié de cette longue crise d'orgueil. Oublié dans le reste de l'ancienne Europe ou retourné parmi les peuples latins à l'état de superstition païenne, le christianisme est encore vivant en Angleterre au jour même de l'invasion[87]. L'orgueil a fini par se liquéfier en une résignation noire: le peuple de Dieu souffre parce que Dieu l'a voulu, et pour être jusqu'au bout le nouvel Israël, il faut que l'Angleterre souffre en silence, ainsi que les Juifs de jadis. Ces idées ont inspiré toute une vaste et basse littérature. Depuis deux ou trois siècles, les femmes seules écrivent, la baisse des salaires dans les travaux intellectuels ayant à la fin écarté les hommes d'une profession dépréciée. Elles cultivent le seul genre littéraire auquel de tout temps elles aient été propres, le roman. Mais ce roman, depuis qu'elles sont sans concurrents ou plutôt sans maîtres, est toujours le même et toujours optimiste: il s'agit invariablement d'un amour contrarié par l'état de péché d'un des amoureux (l'homme, la femme étant le lys parmi les chardons) et dont une conversion soudaine (ou lente, si la magazine a besoin de copie) permet la délicieuse réalisation. Aucune jeune fille de dix-huit ans, aucun homme dépassant la trentaine, aucun personnage marié, ni mâle ni femelle, hormis de vénérables parents, ne figurent jamais dans ces histoires dévotes, sinon tout au fond du tableau. De même que les insectes, les Anglais n'ont plus d'histoire, franchie leur crise nubile; ils ne meurent pas immédiatement sans doute, comme les coléoptères, mais ils vivent dans le silence, le travail et la vertu. Entre le vingt-deuxième siècle et l'envahissement de l'Angleterre, une seule romancière osa une timide allusion au mécanisme de l'amour; elle dut s'exiler en Allemagne. C'est le seul écrivain anglais dont le nom, pendant cette longue période, fut connu sur le continent.

Note 87: [(retour) ]

C'est au nom du christianisme que, cette année même, les juges anglais poursuivent comme obscènes les livres de libre philosophie scientifique édités par l'University Press: la Pathologie des Émotions, la Psychologie sexuelle, le Vieil et le nouvel Idéal, le Rythme des pulsations, Responsabilité de déterminisme. Ce dernier ouvrage est de M. Hamon; le premier est du D. Fêré. Ce sont des livres que le cléricalisme protestant envoie maintenant au bûcher de Servet. L'Angleterre est manifestement à la veille d'un renouveau de fanatisme.

(Ici on pourrait supposer que la décadence de l'Europe du Nord avait été singulièrement accrue par la rigueur croissante des hivers: la limite du seigle était descendue à Christiana; celle du froment à Newcastle et à Copenhague; celle de la vigne passait par Bordeaux, Venise et la Crimée. Les lignes isothermes ayant fléchi sur l'ouest et le centre de l'Europe, par suite d'une déviation du grand courant équatorial, la température de Londres se rapprochait de celle de Moscou. La civilisation avait donc reculé vers le sud, Rome était redevenue la vraie capitale du monde, et la Méditerranée avait retrouvé sa primitive splendeur. Un nouvel empire s'étendait, limité au nord par le Danube, de Vienne à Palerme et de Gênes à Constantinople. La courbe du grand fleuve, jadis océan entre deux mondes, arrête longtemps les Slaves, malgré les complicités qui travaillaient pour eux à l'intérieur du cercle.... Et on imaginerait toute une histoire future.—Mais c'est trop facile.)

L'Italie offre aux Barbares (en toute hypothèse) une résistance imprévue. Sa défense, c'est l'éblouissement. Devant ce spectacle d'une vie extérieure régie par la recherche de la volupté, l'envahisseur s'adoucit, enfin heureux de vivre; les armées fondent; Capoue renaît dans les roses latines et dans les lys florentins. Comment imposer au sourire milanais la rudesse d'une langue mal élevée? Si une des langues de l'Europe doit survivre à la conquête de l'Europe, ce sera l'italien, la moins souillée, la plus souple, la plus fraîche et, en même temps, la plus égoïste et la plus fière des soeurs romanes. La paresse du peuple italien, sa délicieuse ignorance lui ont forgé à son insu une force linguistique de premier ordre; l'Italien n'a jamais accepté aucun mot étranger sans le dépouiller d'abord de son harnais d'origine: cette délicatesse a donné au peuple l'illusion que toutes les nouveautés verbales sont des filles légitimes du génie italien, et la conviction de parler une langue pure lui a inspiré un grand dédain pour tous les autres parlers de l'Europe: elle rit devant tous les sons qui ne sortent pas de sa flûte. Enfin l'italien est le vestibule direct du latin qui, en ces siècles éloignés, a gardé son prestige sacré. La connaissance d'une des deux langues mène à l'autre avec facilité, et comme elles évoluèrent sur le même sol, on les trouve historiquement enlacées dès qu'on éventre une colline, dès qu'on remue les ruines d'une église ou d'un palais. Le latin nous apporta la civilisation antique; l'italien porterait aux hommes futurs la connaissance où le souvenir des civilisations modernes. Devoir peut-être un peu lourd pour une langue qui s'est perfectionnée dans la bouche du peuple plutôt que dans le cerveau des écrivains. La littérature italienne des derniers siècles est lumineuse et légère, claire et voluptueuse; elle n'est que cela, et c'est peut-être ce qui la sauvera. Les sensibilités du Nord viendront se réchauffer en ce ruisselet tiède et parfumé; les hommes, las des philosophies et des sociologies, aimeront la chanson des oiseaux latins.

En linguistique il faut admettre que c'est le peuple qui crée et recrée sans cesse l'instrument; mais les hommes aptes à manier cet instrument délicat et terrible sont en très petit nombre. Dès que les écrivains sont légion, dès que la culture littéraire s'épand sur la nation entière, substituant à la noblesse de l'inconscient la mesquinerie de l'action volontaire et préméditée, il se produit une déviation esthétique et un abaissement intellectuel. On dirait que la civilisation est un gâteau et que les parts sont d'autant plus petites que les convives sont plus nombreux. Ceci ne peut pas encore se démontrer: mais la notion deviendra évidente. Comme tout se tient, si la houille venait à manquer, la production littéraire baisserait de moitié. Les aphorismes de Malthus sont applicables au génie. Parce que des millions d'imbéciles veulent lire des romans-feuilletons, on manquera peut-être un jour de la rame de papier nécessaire pour faire connaître un nouveau Zarathoustra aux mille cerveaux d'élite qui seuls le pourraient comprendre. On écrira là-dessus des choses très belles et très inutiles quand les Barbares auront incendié Paris.

A ce moment-là il n'y aura plus guère de littérature française que celle des siècle anciens, et la langue, déformée par les étrangers auxquels on l'aura livrée, ne sera qu'un amas grossier de termes exotiques enchâssés chacun dans une orthographe superstitieuse. Déjà pour bien parler français à la mode des bureaux de rédaction et des cercles sportifs, il faut connaître la valeur des lettres selon l'alphabet de cinq ou six langues étrangères; à la veille de l'invasion, la langue française sera un crachoir international. Nul ne la regrettera, ni même les Français, qu'elle rebutera par son odeur cosmopolite. S'il y a encore quelques poètes, ils useront du latin ou de telle vieille forme séculaire: on écrira en Victor Hugo, en Racine, en Ronsard. La littérature, enfin socialisée, se composera de romans historiques où la civilisation d'aujourd'hui sera représentée sous les couleurs que nous attribuons maintenant à l'homme lacustre; avec cela, quelques traités de science élémentaire. Un grand silence intellectuel planera sur notre patrie. La contradiction étant impossible, toute puissance appartenant à l'État, seuls pourront parler ceux qui penseront comme l'État; mais personne n'aura l'inutile courage d'écrire, sinon les scribes officiels appointés pour cette besogne. Les vainqueurs ne toucheront pas à l'admirable organisation française de l'esclavage socialiste; ce bagne sera l'atelier qui travaillera pour entretenir la civilisation renaissante dans le reste de l'Europe. Mais j'espère qu'il se révoltera, afin que tout recommence et qu'il y ait enfin une science historique[88].

Note 88: [(retour) ]

M. Robert Waldmüller (Duboc), en visitant Victor Hugo à Guernesey, recueillit son opinion sur la future «langue européenne». Voici l'anecdote résumée par le Temps (7 février), d'après le Litterarische Echo de Berlin:

«En 1867, M. Duboc voyageait en France et en Angleterre. Ce fut peut-être un obscur mouvement d'atavisme français qui le poussa à rendre visite, en passant la Manche, au plus grand des poètes français vivant. Il débarqua donc à Guernesey et se fit indiquer Hauteville house. Dès le jardin, il eut de Victor Hugo une première vision à laquelle, certes, il ne s'attendait guère. Hugo, à ce qu'il raconte, était sur la toit plat de sa maison, «vêtu de sa seule dignité,» et se livrait à des mouvements gymnastiques après avoir pris une douche froide.

Le visiteur se fit annoncer dans les formes et fut reçu avec une grande affabilité. La conversation s'engagea et tomba, comme il était naturel entre Français et Allemand et à cette époque, sur les rapports des peuples entre eux. M. Waldmüller-Duboc demanda à Victor Hugo s'il était jamais allé en Allemagne. «Non, seulement dans le pays vieux-gaulois du Rhin, que je considère comme français, bien que, ajouta-t-il, pour moi il n'y ait pas de frontières.»

Et là dessus Victor Hugo émit justement la même pensée que Nietzsche devait développer plus tard: «Un jour viendra où l'Europe ne connaîtra que des Européens, et non plus des Français, des Allemands, des Russes. Est-ce que les Allemands ont une queue? Je ne vois pas de différence (Waldmüller reproduit cette boutade en français.) Alors le pêle-mêle des langues prendra fin: une seule suffira.

—Laquelle?

—Trois seulement peuvent entrer en ligne de compte: l'italien, l'allemand, le français. L'allemand avec ses consonnes est trop dur pour les méridionaux; l'italien paraîtrait aux Allemands avoir trop de mollesse: reste le français, la langue où se fondent l'énergie et la douceur.

Et Hugo continua, poursuivant son idée:

—Si Byron n'avait parlé qu'anglais il n'aurait rencontré partout que des gens qui ne l'auraient pas compris; car, en dehors des Anglais, qui connaît cette langue absurbe?

—Mais quand l'Europe s'avisera-t-elle que tout le monde doit apprendre le français?

—Qui sait! Peut-être dès le lendemain de la chute de M. Bonaparte. Alors, en un clin d'oeil nous aurons la République.

—Et puis!

—Les républicains français tendront la main aux Allemands. Ceux-ci chasseront leurs nombreux princes... les douanes seront supprimées, etc.»