La France périra ainsi ou de toute autre façon, mais elle périra, et tout périra. Cependant, cette part faite au prophète pessimiste qui vaticine en tous les hommes désabusés d'aujourd'hui, il n'est pas inutile de se livrer à quelques réflexions d'un autre ordre, moins amères et plus vérifiables.
Si l'influence linguistique de la France a diminué, surtout depuis trente ans, on n'y peut voir qu'une cause, et cette cause est toute politique. Les peuples ont besoin de savoir la langue du plus fort; dans cette force, la littérature est un appoint, elle n'est que cela. Le patronage littéraire de la France s'étend encore aujourd'hui sur la plus grande partie du monde civilisé; il est plus vaste qu'au dernier siècle; s'il est moins profond, c'est qu'il n'a plus pour appui la suprématie militaire. De tous les commerces allemands c'est celui de Leipzig qui a le plus gagné, peut-être, au traité de Francfort. Il n'a tenu qu'au génie littéraire allemand de profiter de la situation. C'est parce qu'il s'est obstiné à se taire ou parce qu'il n'a parlé qu'avec timidité que les lettres françaises ont maintenu et peut-être étendu leur vieille domination. Sans ce pacifique empire d'outre-frontières, la vraie littérature de France, et toutes les industries qu'elle fait vivre, n'existerait peut-être plus. Qu'il le veuille ou non, un écrivain français a trois clientèles dont voici l'importance décroissante: Paris, l'Étranger, la Province. Il faut donc distinguer de l'influence littéraire l'influence purement linguistique qui s'exerce par la politique et par le commerce. Les livres français sont lus par des hommes qui ne sauraient parler notre langue; ils l'ont apprise ainsi qu'une langue classique, langue de luxe et de loisirs aristocratiques. D'autre part les Français de France ne lisent qu'en eux-mêmes; ce livre unique et quelques fausses nouvelles, voilà tout l'aliment que se permet leur génie égoïste et national.
Pour propager la littérature française à l'étranger, il suffit que nous écrivions de bons livres dans une langue à la fois traditionnelle et renouvelée par les conseils d'une sensibilité originale; propager la langue française, en tant que langue de commerce et d'usage, il suffirait peut-être, à l'heure actuelle d'une politique ferme, et au besoin un peu impertinente. Mais l'impertinence diplomatique n'est pas un joujou que puissent manier sans danger ou sans ridicule les humbles hommes d'État, les contre-maîtres d'usine, qui ont usurpé en France le rôle de pasteurs de peuples.
Et ce ne sont pas les efforts généreux de l'Alliance française qui pourront suppléer à notre atonie politique, et encore moins tels petits remèdes de bonne femme sérieusement préconisés par des journalistes: nommer des correspondants étrangers de l'Académie française, instituer un Prix de Paris pour les étudiants étrangers! L'inutilité de ces mesures me les ferait accepter volontiers. La France n'est pas une maison de commerce qui donnerait des primes à ses clients; ni elle n'est une dame qui doive condescendre à rendre moins âpre l'accès de ses faveurs.
S'il faut simplifier çà et là notre orthographe, ou désencombrer de trop puériles règles nos grammaires, que ce soit par des raisons esthétiques, c'est-à-dire d'une utilité hautaine. Nous ôterons des baleines au corsage pour que le profil soit plus pur de la poitrine plus libre, mais non afin de favoriser les mains grossières.
La langue de Victor Hugo n'est pas un volapuk qu'il soit permis de vouloir accommoder au goût des sauvages comme une fabrication de cotonnade. Il ne paraît pas d'ailleurs qu'il y ait, malgré la logique, le moindre rapport vrai entre la difficulté du français et sa présente inertie d'expansion[89]. Le français est-il plus difficile aujourd'hui qu'il y a un siècle? Loin de là; il l'est beaucoup moins par l'abondance des excellentes méthodes répandues dans le public, par l'abondance aussi des livres à bon marché. L'orthographe est la même, mais plus régulière; la syntaxe est la même, mais plus souple. D'ailleurs, à côté de l'orthographe anglaise, ce résumé de toutes les incohérences, toutes les orthographes, même la française, apparaissent cristallines.
Note 89: [(retour) ]
Il ne faut pas trop appuyer sur cette inertie. L'auteur de la «Guerre des langues» a lu dans les journaux qu'une école commerciale de Rotterdam a rayé de son programme le cours de français; il transforme cette école unique en «certains établissements pédagogiques...» et pousse une hargneuse allusion à l'Affaire... La langue française est fort répandue en Hollande; moins ou plus qu'hier, c'est une question difficile à résoudre, mais il est manifestement absurde d'écrire: «Les Hollandais s'éloignent de plus en plus de notre langue et de notre littérature.» Pour permettre d'apprécier la question,—et la bonne foi du pamphlétaire, nous donnons en appendice, une pièce justificative.—De temps en temps les journaux (encore!) nous informent que le français va disparaître à Jersey. Or, il y a vingt ans la connaissance de l'anglais était absolument indispensable à Jersey; aujourd'hui le français suffit. Je me suis fait rapporter l'an passé la collection des carres et prospectus distribués aux étrangers, et tous sont en français. J'ai été surpris. Mais l'Angleterre est un si prodigieux laboratoire de mensonges. Il faudrait vérifier la moindre information avant d'en faire état.
Mais je ne professe pas tout à fait les idées communes sur les obstacles qu'apporté en une langue la complication de son orthographe. Les mots dont l'épellation est la plus anormale sont précisément ceux qui se gravent avec le plus de netteté dans la mémoire. Personnellement j'aurais moins d'hésitation sur l'orthographe anglaise que sur l'italienne, et pourtant autant l'une est démente, autant l'autre est raisonnable. Comment oublier que Brougham se prononce Brôme ou que viz se lit nameley: N'exagérons pas cependant l'attrait de ces chinoiseries. Il en est un peu de la facilité de l'anglais comme de la supériorité des Anglais. C'est un bruit qui courra tant, qu'il aura de bonnes jambes. Une langue très utile est beaucoup plus facile à apprendre qu'une langue de luxe. La difficulté, la vérité, la beauté, autant de valeurs relatives. Il ne faut donc pas trop se fier aux petits graphiques amusants que l'auteur a fait graver à la fin de son article pour conquérir l'aveu immédiat de sa clientèle. Six échelles de hauteur arbitrairement graduée affirment aux plus obtus (et au besoin à ceux qui ne sauraient pas lire) que, trois échelons gravis, on peut se délecter à lire les poèmes de M. Swinburne, tandis qu'il faut délaisser le dixième pour comprendre les vers de M. Sully-Prudhomme (qui ornent les pages suivantes). Mais je crois qu'il y a là une raison de perspective et que, vue de Turin ou de Barcelone, la proposition ne serait pas tout à fait la même que si on contemple ces symboliques échelles d'Amsterdam ou de Hambourg.
C'est par ces moyens qu'un commerçant établi en France travaille à l'extension de la langue française. Ils doivent lui sembler bons, puisqu'il est intéressé dans cette question qu'un écrivain aurait traitée avec plus de désintéressement ou un savant avec plus de compétence. Mais si l'on voulait recueillir sur la situation réelle de notre langue à l'étranger les renseignements précis et valables que ne m'a pas donnés une imagerie, ni ses textes explicatifs, je crois qu'il faudrait s'adresser à ces voyageurs ou à ces touristes qui parcourent sans cesse le monde pour leurs affaires ou leur plaisir. Eux seuls savent la vérité sur le pouvoir d'échange de la langue française, sur la valeur monétaire d'un mot français à Batavia, à Buenos-Ayres, au Caire ou à San-Francisco et en Europe. Pour l'exportation du livre, de la revue, du journal, l'éditeur et le commissionnaire seraient consultés, et il faudrait les croire, car la littérature, par dernier privilège, échappe en grande partie aux douanes. On recommencerait dans dix ans, et on saurait quelque chose.
Il vaut peut-être mieux ne rien savoir, et pour ce qui est de nous, écrivains orgueilleux, dire notre vaine pensée sans nous demander si elle retentira très loin ou si elle mourra à nos pieds.