En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles ? ni si les épées ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et il la tenait ! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main ! Cependant, pourquoi une épée aux académiciens ? C’est tout simplement que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, pas même symbolique.
HISTORIETTES
Hier, j’ouvris par hasard un tome de la « Chronique scandaleuse » (qui ne l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle) et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains, celle-ci, par exemple : « Un officier municipal, chargé de surveiller les concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa négligence : « Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres jouent. Il y a longtemps que je vous observe. — Mais… — Ne faites pas l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés. — Mais je comptais mes pauses… — Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses, des gaudrioles, peut-être ? — Mais enfin… — Ah ! taisez-vous et sachez qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire. » Ou encore : « Les capitouls ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe affiche Beverley, pièce en vers libres, de Saurin. — Comment, encore des vers libres, vous vous moquez. » Et ils font fermer le théâtre pour huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux, c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à ce propos : « Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins d’aujourd’hui. » Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies. Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est imitée. Ah ! c’est bien humiliant !
HISTOIRES DE MÉDECINS
Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal ! Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à la mode en ces temps, fut le médecin de Mme de Sévigné, de plusieurs autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière ! Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui en résulta : « M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient d’une humeur mélancolique ; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité des parties qu’elles atteignent ; elles fermentent parce qu’elles bouillent et cette ébullition provient de la chaleur… » D’où saignées aux quatre membres, ensuita purgare avec force séné, crème de tartre et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de savoir « combien en un printemps — Guénault et l’antimoine ont fait périr de gens ». Pauvre Pascal ! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de sang ! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée !
UNE DÉCOUVERTE
Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille, si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités, se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne pas y louer plus cher que dans les autres.
TUBERCULOSE
Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut. Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises ? Nous prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même le seul moyen de ne pas mourir.