Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du génie, Vigny l’aima ; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé la Presse, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur. Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses Lettres parisiennes en gardent un parfum particulier. Miracle ! On peut les lire encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un écrivain.

LE SURVIVANT

Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande partie de la force des écrivains, des « gens d’esprit », des « meneurs d’hommes », ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains ; je le pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine, on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares. Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme. Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a pu servir son champagne que fort éventé.

CORRESPONDANCES

On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade ; l’on y verra du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan. Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût conservé les lettres qu’on lui adressait ? Ce ne serait plus le poète errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il un homme d’ordre ? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami ? Peu importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est, matériellement, bien curieux.

UNIVERSITÉS

Je vois sur le prospectus d’une « Université » mondaine l’indication d’un cours de frivolités ! Il y a là un double signe de décadence si marqué que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner : est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges ? On s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse ou l’aquarelle ? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela n’a aucune importance.

INDULGENCE

Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée de tels ou tels écrivains momentanément célèbres — tout n’est-il pas momentané, même la gloire ? — et nous étions un peu étonnés qu’elle fût aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme. Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie. Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres, mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que je participe à la politesse universelle qui est la marque de la lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous ferait de bien !

L’ÉPÉE